Tu ne seras rien (Jules Renard)

Jules_Renard_circa_190023 novembre 1888.

Tu ne seras rien. Tu as beau faire : tu ne seras rien. Tu comprends les plus grands poètes, les plus profonds prosateurs, mais, bien qu’on prétende que, comprendre, c’est égaler, tu leur seras aussi peu comparable qu’un infime nain peut l’être à des géants. Tu travailles tous les jours. Tu prends la vie au sérieux. Tu crois en ton art avec ferveur. Tu ne te sers de la femme qu’avec réserve. Mais tu ne seras rien.

Tu n’as pas le souci de l’argent, du pain à gagner. Te voilà libre, et le temps t’appartient. Tu n’as qu’à vouloir. Mais il te manque de pouvoir.

Tu ne seras rien. Pleure, emporte-toi, prends ta tête entre tes mains, espère, désespère, reprends ta tâche, roule ton rocher. Tu ne seras rien.

Ta tête est bizarre, taillée à grands coups de couteau comme celles des génies. Ton front s’illumine comme celui de Socrate. Par la phrénologie, tu rappelles Cromwell, Napoléon et tant d’autres, et pourtant tu ne seras rien. Pourquoi cette dépense des bonnes dispositions, de dons favorables, puisque tu ne dois rien être ?

Quel est l’astre, le monde, le sein de Dieu, la nouvelle vie où tu compteras parmi les êtres, où l’on t’enviera, où les vivants te salueront très bas, où tu seras quelque chose ?

Publicités

3 réflexions au sujet de « Tu ne seras rien (Jules Renard) »

  1. Bien sûr! Mais je ne vois pas pourquoi cela devrait être source d’angoisse; comme de la terre, on est locataire de son talent. Et plus on s’y abandonne, surtout l’écriture, plus faire de belles choses va avec la diminution et la dissolution de l’identité. Atteindre ce point cosmique où, totalement dissout dans l’imaginaire, il est possible de comprendre et de rendre justice aux spectres qui nous habitent et peuplent nos écrits. C’est nécéssaire de comprendre que l’introspection n’est qu’un moyen, comme un sous marin plonge, d’aller dans l’au delà de soi, l’inconnu, où se situe tout le reste. Comment, du reste, bien parler d’autrui (je ne fais aucune différence entre personnage et personne) s’il on pollue son discours avec du moi dedans? Jules devrait se réjouir d’avoir compris qu’un écrivain sert la littérature, est son ambassadeur et son obligé, finit d’office avalé par ce monstre, cette mère. Il ne maitrise rien, sinon les heures où il explore, en observateur le plus discret possible, cette terra incognita de l’écrit.

    J'aime

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s