L’indien des Plaines à l’écran (6/4/16 — D116)

Risque de spoiler uniquement en fin de billet (en orange)

Jimmy P. Psychothérapie d’un indien des Plaines, Desplechin (2013). Ce film remarquable réussit le pari insensé de produire un récit dramatique captivant centré sur la psychanalyse d’un indien, Jimmy Picard, par l’ethnopsychiatre [1] Georges Devereux, à partir du récit presque éponyme publié par ce dernier en 1951 [2]. La complémentarité des deux personnages est phénoménale. Benicio del Toro incarne l’indien Pied-Noir traité par Devereux dans l’ensemble de son maintien et jusque dans le moindre mouvement de son corps, dans la palette des expressions de son visage et l’élocution si particulière de son anglais détaché, affirmé, et comme surmontant une distance incompressible entre le monde de cette langue et lui. Mathieu Amalric incarne un Devereux à la fois nerveux, passionné, exubérant et contenu, distingué, doté d’une extrême précision ainsi que d’une détermination tenace. Son anglais d’intellectuel francophone de la moitié du 20e siècle, un brin comique et affecté, sied à merveille à sa personnalité à la fois généreuse, franche, raffinée et compliquée. Quelle que soit la véracité de sa ressemblance avec le modèle original, son personnage de penseur audacieux, extrêmement singulier dans son alliage entre psychanalyse et ethnologie, et pourvu d’un esprit aussi alerte que pénétrant est infiniment plus convaincant que les représentations coutumières des grands esprits originaux auxquels le cinéma nous a habitués [1].

Les échanges entre ces deux caractères, largement repris à l’ouvrage de Devereux, sont d’une saveur et d’une richesse rares. On suit l’aventure d’une psychanalyse hors normes avec un intérêt croissant à chaque étape, à chaque déplacement rendu avec finesse par la mise en scène d’une grande justesse, qui manie habilement suggestion et explicitation, dans le dévoilement progressif du traumatisme psychique de l’indien. Bien que les principes classiques de la théorie freudienne ne manquent pas d’être énoncés par le personnage de Devereux, la relation fascinante qui unit le thérapeute et son patient déjoue systématiquement les stéréotypes et les lourdeurs de la psychanalyse freudienne ordinaire. À l’issue du film, on a soif d’en savoir davantage et de lire le récit original de Devereux. Par des moyens purement cinématographiques, souvent discrets, simples et classiques, le réalisateur fait vivre puissamment l’aventure de cette psychothérapie à laquelle ces deux acteurs exceptionnels donnent corps au point de l’acter pleinement plutôt que de la représenter. Les prises de vue savent passer inaperçues et servir au mieux la narration, par de nombreux plans fixes d’exposition qui installent le cadre avec limpidité, puis alterner avec des mouvements souples, courbes, vivants et naturels qui confèrent un véritable dynamisme aux confrontations multiples induites par la conversation thérapeutique continue de séance en séance. On voit progressivement ce Jimmy Picard, qui semble à la fois une bête aux abois et une puissance de la nature [2], se ressaisir de sa corporéité, indienne et américaine, tribale et catholique, en passant par une confiance virile en la relation établie avec le docteur Devereux, puis une adhésion forte qui institue celui-ci comme un guide ou un mentor, jusqu’à l’apex d’une confrontation vive où il s’oppose au psychanalyste et lui reproche vivement certains mouvements de sa thérapie. Une tension extrême se noue dans cette séance décisive où l’indianité rebelle menace la posture de Devereux, sans qu’aucun des deux hommes ne se départisse ni de l’amitié qu’il porte à l’autre, ni de son rôle choisi (le psychothérapeute) ou contraint (le patient).

Dans son livre, Devereux évoque a plusieurs reprises son amitié et son admiration pour la personnalité de Jimmy, et la bienveillance qui a prévalu dans l’ensemble de leurs échanges. On perçoit avec délicatesse cette fraternité profondément humaine, se détachant sur l’arrière-plan d’une Amérique profonde aux alentours de 1950, hiérarchisant les différences aux dépens des hommes de couleurs, et plus encore des Peaux-Rouges (inférieurs même aux Noirs et aux Mexicains), même involontairement dans le chef des thérapeutes les mieux disposés de l’éminent hôpital pour Anciens Combattants aux valeurs humanistes élevées, le Winter Veteran Hospital de Topeka, au Kansas, qui sert de cadre dans ce semi-huis clos entrecoupé par quelques sorties signifiantes (un voyage en ville, un bar, la gare la plus proche, la banque), par les souvenirs de Jimmy, et par ses rêves particulièrement féconds pour la thérapie en cours. Cette fraternité ne cède jamais le pas à la lutte incessante qu’est la thérapie dans sa quête d’identifier et de surmonter le traumatisme destructeur. L’inverse est également vrai : la guerre qui fait rage n’est en rien empêchée par l’amitié et la confiance qui unit les deux hommes : au contraire, c’est par là qu’elle est rendue possible, si tant est que son champ de bataille doive se déplacer de la relation entre le thérapeute et le patient, au conflit âpre que le patient mène seul avec lui-même. La vie de Devereux, s’adonnant aux notes minutieuses des entretiens qu’il mène avec l’indien, dans le petit pavillon personnel qui lui est réservé, est enrichie par la visite de Madeleine, mi-amie, mi-amante anglaise de Paris, femme élégante, belle et fascinante, libre et audacieuse, qui apporte un véritable bol d’air et souligne la complexité culturelle de Devereux [3] lui-même comme représentant de la science occidentale : Hongrois d’origine, Juif d’appartenance (bien que le film ne l’évoque guère), Parisien d’adoption, Américain par sa formation et sa carrière, avant de revenir, quoi qu’il en dise dans l’épisode de sa vie que le film retrace, à Paris pour finir sa carrière et sa vie.

Le film réussit ainsi l’exploit d’être à la fois le récit complet de la psychothérapie décisive d’un indien des Plaines documentée minutieusement par Devereux, qui implique en elle-même la biographie de cet indien profondément mixte, qui porte en lui le drame d’un puissant substrat ethnique assimilé par une civilisation triomphante, et une tranche de vie de ce caractère singulier qu’est Devereux, et de son aventure intellectuelle éminente. Sans jamais perdre le moindre fil de ce complexe écheveau de cultures et d’affiliations, ni le réseau subtil de ses héritages multiples, le récit reste néanmoins focalisé sur ces deux individualités puissantes qui sont au centre de la thérapie, et sur les échanges (conversations, rêves, souvenirs) qui font le cœur de celle-ci, et qui la rendent possible.

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L’ensemble du récit est continuellement sous le signe de l’aventure et de la rencontre, purement romanesque et purement psychanalytique jusque dans le moindre de ses développements, alors même qu’il ne s’y passe strictement rien que l’on puisse identifier aux actions d’une intrigue traditionnelle. Tout a lieu dans la parole, dans la confrontation, dans le souvenir, dans les indices de l’enquête obstinée qu’est la thérapie, et pourtant chaque étape offre une facette dramatique et touchante du comportement humain et du vécu. Le film se vit plus qu’il ne se raconte ou se regarde, et on est pris soi-même dans l’émotion de ce travail de l’homme sur l’homme. À mesure que la médiation offerte par le thérapeute s’estompe pour que l’indien se ressaisisse de son histoire singulière, l’amitié entre les deux hommes s’émancipe comme une plus-value belle et impromptue. On quitte les bas-fonds dépressifs des maladies psychiatriques et de l’impossibilité d’exister sans aucun gout pour le retour à une quelconque normalité. La reconnaissance et l’acceptation par le patient de son traumatisme s’offrent sous l’aspect d’une aventure existentielle à poursuivre, si bien que le credo fort que Devereux exprime dans le final du film, en se retrouvant à son tour sur le canapé du psychanalyste, sauve l’ensemble du freudisme ordinaire, de cette pathologie du divan, de la parole, de l’argent et de la thérapie infinie, pour l’ouvrir sur l’horizon des possibles de toute humanité. Ce credo, mis dans la bouche d’un Devereux psychanalysé, reprend presque mot pour mot la conclusion de la deuxième introduction de son remarquable ouvrage, qui permet à l’un des premiers psychanalystes fondamentalement sensible à la culture de l’autre, d’affirmer radicalement la puissance inaliénable de toute individualité, directement entée sur son humanité :

Dans sa préface à la première édition de ce livre, le Dr Karl Menninger me loua pour avoir consenti à assumer ma part de culpabilité de l’Amérique vis-à-vis des Indiens. Mais je ne me sens pas plus coupable de ces crimes que du massacre des Méliens par les Athéniens. Je ne suis responsable que de mes propres actions, parce que je m’affirme membre de l’état humain — de l’espèce tragique, celle de l’Homme — pour les seules raisons valables que je puis invoquer : mon individualité. Je récuse pour moi-même la communion des saints tout autant que celle du mal.
Je n’ai pas aidé Jimmy Picard parce qu’il était un Indien wolf, mais parce qu’il était en mon pouvoir de l’aider. Ce faisant, j’ai accumulé une riche moisson, non pas parce que l’aide que je lui ai apportée a diminué ma culpabilité qui n’existe pas envers l’Indien trompé, mais parce que Jimmy Picard était un homme bon qui avait des difficultés qu’il ne méritait pas : il a donné autant qu’il a reçu.
Ce qui est arrivé entre Jimmy et moi, sur le plan personnel, est arrivé entre deux hommes de bonne volonté et ne concerne que nous : deux hommes unis dans la recherche du sens commun de l’honnêteté commune, par leur humanité commune, dont la pierre angulaire est l’individualité de chacun de nous.

Psychothérapie d’un indien des Plaines. Rêve et réalité, Georges Devereux, Fayard, 1998 (1951), « Introduction II (1968) ».


[1] Par exemple, et malgré la belle performance de Benedict Cumberbatch et les qualités indéniables du film, le personnage de Turing dans Imitation Game (Morten Tyldum, 2014), artificiellement affecté d’un trouble du type syndrome d’Asperger que le modèle historique ne partageait nullement, comme si un mathématicien de génie devait nécessairement être asocial. Par contraste, le Devereux de Desplechin et d’Amalric est hors normes, décalé, mais particulièrement sociable, ce qui lui est une qualité indispensable.

[2] Ce qui m’évoque l’extrait de Heart of Darkness de Conrad cité par Peter Jackson dans King Kong :

We are accustomed to look upon the shackled form of a conquered monster, but there, there you could look at a thing monstrous and free.

Nous étions accoutumés à observer la forme enchainée d’un monstre asservi mais là, là on pouvait contempler une chose monstrueuse et libre.

[3]

Desplechin va plus loin en inventant une histoire d’amour qui lui permette de parler du passé de Devereux –  qui n’est pourtant en rien nécessaire au récit de la cure de Jimmy Picard. Madeleine permet de rapatrier aux États-Unis un imaginaire français de la judéité qui a fort peu à voir avec Devereux lui-même, encore moins avec les Indiens. Madeleine est, par excellence, le personnage qui identifie Devereux comme celui qui dissimule ses origines. Elle s’étonne ainsi qu’il dise à tout le monde qu’il est français, alors qu’il est hongrois. Elle lui offre une barbe postiche à la « Docteur Freud », qu’il met d’abord, puis retire avec colère (dans le Dernier Métro Lucas Steiner se met de lui-même un nez « de juif » sur le visage, comme pour exorciser le stéréotype, et suscite l’horreur de sa femme). Elle permet enfin de reproduire un schéma de confrontation à l’autre par l’amour et la sexualité (un autre souvent défini ethniquement) qui se retrouve ailleurs dans la filmographie de Desplechin.

« Jimmy, Georges, Arnaud et les autres. À propos de Jimmy P., d’Arnaud Desplechin », Thomas Grillot.

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