Petite histoire d’un vol agressif (6/2/16 — D59)

Vendredi, 18 heures. Je sors de la brasserie Bellevue qui fait l’angle entre la Place de la Vaillance et la rue de Veeweyde où se trouve mon école. J’y suis allé souper et somnoler, entre la fin de ma journée et le début de la pièce de théâtre de ce soir avec les élèves de 6e. Huis clos : « l’enfer, c’est les autres »…

Afin de combattre le sommeil qui m’envahit à la moindre occasion et avide d’un espace libre qui m’appartienne, je décide d’aller dans le centre, voire jusqu’aux Martyrs près de De Brouckère, à pied, en fumant un cigare et en prenant quelques notes. J’en ai largement le temps. J’ai l’habitude de prendre des notes de recherche ou de gestion en m’enregistrant oralement, des « audionotes » comme je les appelle. Je dois en avoir environ 1500 depuis que j’ai commencé en 2008.

J’achète un cigare et un briquet dans une petite épicerie proche. C’est l’un de ces cigares quelconques de station service, cigares « Gold » ou « Country » à 2 € dans un tube, secs et déjà coupés, sans doute faits en série. Ce sont des cigares médiocres mais ce sont tout de même des cigares, et c’est tout ce dont j’ai besoin.

Gymnastique de trottoir pour allumer correctement mon cigare. Je prends mon audionote et je lance l’enregistrement, mais en vain : « Memory full ». Je peste contre mon infortune. Je n’envisage pas une seconde de devoir marcher sans pouvoir prendre des notes. Tout le plaisir est gâché.

En principe, je devrais avoir le câble usb qui me permettrait de transférer les fichiers sur mon portable, et de vider ainsi l’audionote. Je déteste être empêché de prendre des notes.

Je repère une banque, au seuil renfoncé qui me permettrait de faire mon opération sur le côté du trottoir. Du coup, avant tout, dans mon beau manteau de laine anthracite, avec mon Stetson en feutre et mon cigare, encore en plein quartier de Saint-Guidon puisque je n’ai guère avancé, je retire de l’argent au distributeur automatique : 60 €. J’en avais déjà 20, ce qui fait 80 € en poche pour parer à toutes éventualités.

Je m’accroupis ensuite devant les portes vitrées de l’agence, sur le large seuil du renfoncement, et je fouille anxieusement dans mon sac à la recherche d’un câble. En principe dans la poche avant… Rien. Dans le sac lui-même, je retrouve avec soulagement la pochette en cuir brun à cigarillos où je range mes câbles de première utilité : audionote, liseuse. J’y trouve ledit câble.

Je me fais l’effet d’un sdf qui traine sur le sol devant l’agence, ce que mon apparence contredit férocement. Drôle de scène. J’hésite à sortir mon ordinateur portable et me sens déjà passablement encombré et encombrant.

pauvre

Un type avec un vêtement quelconque et laid, peu avenant, entre le jeune sportif, l’ouvrier, l’amateur de techno et le mendiant à la rue depuis peu, m’accoste, en me parlant du cigare. Il a une casquette et un capuchon par dessus, un sweat-shirt blanc à logo sportif, un jeans, des chaussures de sport. Il a l’air d’avoir la trentaine, le visage plutôt dur, blanc. Il parle un français fluide et quelconque. Il vante avec admiration mon cigare, en suggérant qu’il s’agirait d’un cubain. Je reste sur la réserve, mais lui réponds. J’ai toujours pensé qu’un cigare était un vecteur de solidarité virile entre inconnus, à plus forte raison entre un bourgeois et un ouvrier. Nous n’étions ni l’un ni l’autre, mais nous en avions passablement l’air. J’aurais aimé en avoir un de plus à lui offrir, mais je n’avais guère envie d’abandonner le mien, comme il m’est déjà arrivé de le faire en d’autres occasions. Par ailleurs, le type ne m’est guère sympathique.

Il appelle un pote pour constater la qualité dudit cigare. Mon envie de m’éclipser augmente. Le pote acquiesce sans conviction. J’abandonne radicalement l’idée de sortir mon ordinateur portable, je ferme mon sac et leur souhaite une bonne soirée, en reprenant mon chemin. Non mécontent d’être seul à nouveau, j’avance sur le trottoir d’en face, mon dictaphone en main, en cherchant ici et là du regard, un endroit où je pourrais enfin me poser sur le chemin, sortir mon ordinateur, transférer mes fichiers, et m’enregistrer. Je me désole que mon cigare soit déjà bien avancé avant que ma balade réflexive ne commence.

Ce faisant, je sens une traction qui entraine mon sac vers l’arrière, quelqu’un qui s’y agrippe, qui y chipote. En un instant, je reconnais le type de tout à l’heure, en train d’essayer d’ouvrir mon sac, à moins qu’il ne veuille le fermer ? La fermeture éclair du sac est capricieuse et il est fréquemment ouvert à mon insu. Cependant, ce type n’a pas l’air de vouloir rendre service. Je m’arrête, je pose le sac à terre, je l’interpelle : « Qu’est-ce que tu fais ? » Il se met à fouiller fébrilement dans mon sac, j’agrippe ses mains, nos bras forment une mêlée agressive, je le traite de connard en lui demandant ce qu’il croit faire. Il prétend que j’ai volé son portefeuille, un portefeuille brun. J’hésite. Je lui laisse le bénéfice du doute. Une femme lui a dit que j’avais pris son portefeuille. Il n’allait pas se laisser entuber pour une connerie de cigare cubain. Je reste sur la défensive, agressif, dissuasif, tout en essayant de le ménager, et en acceptant de regarder mon sac avec lui. Plusieurs fois, il veut voir la pochette en cuir brun, il cherche son portefeuille brun. Il l’ouvre : « Ce n’est qu’un câble », et la rejette. Je lui dis que ça suffit, je referme mon sac et m’apprête à partir. Il fait barrage et exige de voir mon portefeuille. Il n’est pas un voleur mais il ne se laissera pas voler. Je sors mon portefeuille et lui montre que c’est le mien. Il le prend pour vérifier. Comble de la bêtise, je lui laisse le prendre en main. Je suis méfiant mais il est juste devant moi , à un centimètre de mes bras. Il fait mine de le vérifier. Vérifier quoi ? Ça fait longtemps qu’il devrait être clair que ce portefeuille est le mien. Néanmoins, rien ne ressemble autant à un portefeuille brun qu’un autre. Mais ce sont les billets qu’il vérifie naturellement : il jauge le coup. À peine a-t-il le portefeuille en main, qu’il s’arrache du sol d’un bond pour prendre la fuite. Je l’agrippe à la veste d’une main, et de l’autre je tente en vain de lui arracher le portefeuille. Je l’accule contre une voiture et l’insulte : « Rends-moi mon portefeuille, connard ! » Au moins la situation est claire à présent. J’espère qu’il n’a pas de couteau sur lui, et qu’il n’est pas en humeur de se battre pour de vrai. Je fais une tête en plus que lui, mais il est sans aucun en meilleure forme physique que moi, et de dix ans plus jeune au moins.

La mêlée dure quelques secondes. Dure et sèche, comme autour d’un ballon de rugby. Je ne parviens pas à dégager le portefeuille de sa poigne, et je me retiens par crainte des coups. Il parvient à se dégager de mon étreinte et prends la fuite. Je m’élance à sa poursuite. Mon sac est lourd, je viens de souper, j’ai peu dormi, j’ai une jambe atrophiée qui fait que je boite, je n’ai plus fait de sport depuis mille ans… J’abandonne après quelques mètres. Pour voler les gens ainsi, il doit au moins être confiant en sa capacité de courir.

Au moment où j’abandonne mon élan, j’entends un cliquetis sur le sol. Je me retourne et découvre une coque externe de gsm, que le voleur a manifestement laissé tomber. Je la ramasse et continue dans sa direction. Une femme noire me hèle en me disant : « Il est là ». Elle me montre le reste du gsm sur le sol. Elle pense sans doute qu’il m’appartient. Je grommelle que ça, c’est à lui, mais j’emporte tout de même le gsm, et à la hâte, je continue à marcher vers la direction que le voleur a prise.

Il est loin, déjà. Je ralentis mon pas, mais pas trop cependant. Je n’ai guère mieux à faire, tandis que le gouffre de l’angoisse me menace, que d’aller dans sa direction. Il me reste mon gsm, heureusement. Mais comment partir dans les Vosges demain ? Comment même retirer les places au théâtre tout à l’heure, ce qui se fait sur présentation de sa carte d’identité ? Je n’ai plus d’argent, plus de moyen d’en prendre, plus d’abonnement, plus de carte de banque, plus de carte de crédit, plus de carte d’identité. Que faire s’il veut utiliser ma carte de crédit, je n’ai même pas le numéro de Card Stop sur moi puisqu’il est dans mon portefeuille…

Je commence à mesurer l’ampleur des conséquences auxquelles il va falloir faire face. L’angoisse me remplit. Je continue à suivre sa trace sans conviction. J’arrive à la place de la Résistance, la seconde place, après la Vaillance, dans la direction du centre. Et là, à l’autre bout de la place, dans l’axe diagonal, j’aperçois mon voleur en train de fouiner tranquillement dans mon portefeuille. Logique : après la vaillance, la résistance.

Il a bien vu que le gros bourgeois avait vite abandonné la course. Il est tranquille maintenant. Il n’a même pas besoin d’être loin. Quelle aisance. Avec quelle simplicité, on peut berner le riche imbécile qui se vautre dans sa vie facile.

Sans hésiter, je le rejoins, d’un pas tranquille. S’il court à nouveau, je ne pourrai pas davantage le suivre. Il n’y a clairement personne à appeler. S’il avait un couteau, il l’aurait déjà sorti. Je me rappelle vaguement qu’il avait un complice, mais là, il est loin sur une large place à découvert, et semble seul. Si je cours, je vais l’alerter. Il est tout à son affaire. Je le rejoins.

Il s’engage dans une petite rue proche, sordide : rue de la Justice, ça ne s’invente pas. Toutes les petites rues sont sordides, à la nuit tombée, un jour du début de février, dans un quartier populeux d’Anderlecht, après s’être fait volé. Je m’engage dans la même rue et me retrouve derrière lui. La moitié de mes cartes jonchent le sol. Il fait les cent pas et quand il se retourne, je suis là, devant lui. Il se cabre comme l’attaquant arrêté par le défenseur. C’est moi qui le surprend, mais c’est bien lui l’attaquant : c’est lui qui a le ballon et qui est prêt du but.

« Et si tu me rendais mon portefeuille maintenant ? » C’est tout ce que je lui dis, d’un ton autoritaire, en avançant sur lui.

Il me jette mon portefeuille au visage, et s’échappe dans l’axe oblique, à ma gauche, en passant entre les voitures garées. Il s’enfuit. Je suis soulagé de voir le portefeuille et m’apprête à constater l’ampleur des dégâts. J’essaye de ne pas trop vite me réjouir. Je regarde le portefeuille malmené comme un vieil ami blessé, arraché à l’ennemi : carte de crédit, carte de banque. Soulagement. Il a pris bien sûr les 80 euros. Ç’aurait été la seule raison de le poursuivre mais pour quoi faire ? Je ne suis pas prêt à me battre. En un sens, je suis soulagé qu’il les ait pris : comment aurais-je su, sans cela, qu’il m’avait volé ? Progressivement je pense à d’autres cartes qu’il aurait pu prendre : abonnement, carte d’identité. Elles sont là. Ce n’est que bien plus tard que je me souviendrai qu’il me faut aussi mon permis de conduire pour louer une voiture le lendemain matin. Il est également là.

Je ramasserai une dizaine de cartes d’importance moyenne sur le sol mouillé de ce trottoir glauque, en craignant chaque individu louche portant un sweat-shirt à cagoule. J’irai ensuite me réfugier dans un café pour faire mon transfert de fichiers et des sauvegardes supplémentaires. J’ai retrouvé à terre une vieille clé usb dont j’avais presque oublié l’existence. Cette fois je m’en sers pour conserver quelques fichiers plus importants s’il advenait qu’on me vole mon portefeuille et mon ordinateur.

Clairement, je n’étais pas paré. Clairement, j’ai été négligeant, et je n’ai pas assez suivi mon sentiment de défiance. Je me le tiens pour dit. La prochaine fois, je serai prêt. J’en tire aussi deux leçons, au moins : pas question de sortir mon ordinateur en pleine rue, et interdiction de retirer de l’argent en fumant le cigare. Ce n’est pas grand chose.

Mais la réalité, c’est que la peur m’envahit par vagues après coup et qu’il faut lui résister comme la falaise où se brisent les vagues. C’est de tout le monde que j’ai envie de me méfier. De tout étranger. Il faudrait peut-être ne plus fumer de cigare en rue, ne plus porter de chapeau, ne jamais parler à un type bizarre, ne pas lui répondre. N’accepter aucun commentaire sur le fait que je suis en train de fumer un cigare. Il faudrait trouver les causes de ma mésaventure dans mon comportement d’ensemble ou dans la connerie de ce genre d’individus, qui déboucherait sur ma méfiance générale envers le genre humain, le dégout du monde pourri dans lequel nous vivons, et le mépris de la naïveté des ignorants qui ont, comme moi, le profil parfait de victime.

Je n’ai guère envie d’excuser ce connard qui m’a fait violence, et je me le tiens pour dit : à l’avenir, je serai plus vigilant. Mais je n’ai guère de difficulté à me l’expliquer. Le vol ne date pas d’aujourd’hui, et il est normal que, comme d’autres, je puisse avoir ma part de mauvaises rencontres. J’ai eu beaucoup de chance et je m’en suis bien sorti. Il n’est pas question, à présent, de me laisser envahir par la peur.

J’ai rangé à nouveau mon ordinateur dans mon sac, que la housse féminine et enfantine, à couleurs et à fleurs, cousue par Marie et que j’ai longtemps hésité à utiliser, a probablement sauvé de la cupidité sélective du voleur. Belle illustration de cette expertise professionnelle de la petite criminalité qui avait plusieurs coups d’avance sur moi. Une fois qu’ils m’avaient harponné, ils avaient repéré le portefeuille brun, le sac lourd et épais qui était la première cible, le cigare qui était l’indice, la claudication peut-être, et le scénario était bien rodé : « Je ne suis pas un voleur mais je ne vais pas me laisser entuber par un connard pour un cigare cubain. » Même le copain qu’il avait interpellé plus tôt avait sa double fonction bien pensée : jauger le gibier ; lui faire voir qu’on n’est pas seul. Et en même temps : quel amateurisme. Il a perdu son téléphone, que j’ai décidé de conserver à l’instar de Spinoza gardant la veste trouée par un coup de poignard qu’un fanatique lui destinait afin de se souvenir du danger et de la précarité humaine au quotidien, j’ai retrouvé sa trace, et il m’a rendu le reste du portefeuille (qui ne l’intéressait plus, certes, et je lui sais gré de m’avoir restitué mes cartes). Aussi machiavélique et maladroit qu’un terroriste. Je n’ai guère eu envie ce soir-là de donner de la monnaie au moindre mendiant. Tout m’incitait au repli protecteur, et la moindre pression contre mon sac me faisait sursauter.

Néanmoins, une fois l’ordinateur rangé, je suis sorti du café. Ce refuge m’avait fait du bien en même temps qu’il m’avait fait découvrir ces vagues de peur après coup. J’ai remis mon chapeau. Je me suis mis en quête d’un nouveau cigare. Il me restait de la monnaie. Et j’ai rejoint mes élèves à pieds sur la place des Martyrs, où m’attendait également M. Là, j’ai eu le plus beau des auditoires pour écouter « le récit du combat ». Leurs rires et leur empathie m’ont fait le plus grand bien. Je le note à présent. On ne m’y reprendra plus. Mais qu’on ne compte pas sur moi pour autant pour vivre dans la peur, ou refuser d’engager conversation avec mon frère humain, a fortiori marginal et moins fortuné. Le récit cathartique m’en préserve.

Le type n’était ni arabe, ni musulman, ni immigré, en plein cœur d’Anderlecht. Je préfère me faire agresser qu’être client des marchands de la peur. Simplement, la prochaine fois, je serai mentalement paré, et j’aurai pris mes précautions.

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