L’alchimie du Journal (1/4/16 — D112ter)

Ce qui fait actuellement la validité du Journal dans son processus de création, c’est un état de disponibilité inspirée et de nécessité rigoureuse qui préside à sa rédaction. Je n’écris jamais rien qui n’ait voulu s’écrire. Je ne suis pas certain de pouvoir me prévaloir d’une quelconque « prise de risque », d’une « limite dépassée » ou d’un travail colossal et toujours remis sur le chantier, pour reprendre les éléments avancés par G. hier dans sa critique du Journal, mais je suis rigoureusement sûr de suivre le chemin, à sa façon très exigeant (et requérant même une certaine sobriété d’âme), de l’inspiration et de la nécessité. Je ne pense pas, d’ailleurs, qu’il faille ajouter à ce travail délicat sur moi-même la prise de risque ou le travail qui en font naturellement partie, dans des proportions plus ou moins grandes. Autrement dit, prise de risque et travail dépendent de l’inspiration même, du chemin de l’exalté.  Il n’y a certes pas d’œuvre sans travail, mais il n’y a surtout pas d’art, digne de ce nom, sans inspiration. Or l’inspiration elle-même se travaille, mais selon de tout autres modalités que celles du travail ordinaire : la pierre et non le bœuf ; un long, immense et raisonné dérèglement de tous les sens. Le fait est que je suis encore un néophyte sur ce chemin, et que mes premiers sorts sentent encore le souffre de l’artificier. Sans que la question d’une limite se pose, il s’agit d’avancer continument, délicatement, patiemment, obstinément. Atteignent seuls quelque port étrange et vivifiant les opiniâtres. En ce sens seulement je rejoins l’éloge bovin que Jules Renard fait du travail comme seul gage de talent [1] ; ce n’est plus cependant une simple question de quantité, à moins, et je le recommande, qu’on y fasse passer la totalité du vivant. Chaque pensée, chaque mouvement, chaque respiration, même la plus ténue sert encore ou dessert l’opiniâtreté de mon travail. Jusqu’à quel point j’y passe tout entier, laissant mon énergie et le meilleur de mon âme et de mon temps s’insinuer dans l’alambic qui les incorpore à la métamorphose de l’œuvre ? C’est là qu’il n’y a rien à retenir, rien à garder, de tout le plomb possible dont on peut se délester dans l’espoir, toujours incertain et toujours bancal, de la pépite promise.

alchemy


[1] Allusion à cette citation du début du Journal de Jules Renard que j’avais lue récemment et que G. a cité dans notre échange : « Le talent est une question de quantité. Le talent, ce n’est pas d’écrire une
page : c’est d’en écrire 300. Il n’est pas de roman qu’une intelligence ordinaire ne puisse concevoir, pas de phrase si belle qu’elle soit qu’un débutant ne puisse construire. Reste la plume à soulever, l’action de régler son papier, de patiemment l’emplir. Les forts n’hésitent pas. Ils s’attablent, ils sueront. Ils iront au bout. Ils épuiseront l’encre, ils useront le papier. Cela seul les différencie, les hommes de talent, des lâches qui ne commenceront jamais. En littérature, il n’y a que des bœufs. Les génies sont les plus gros, ceux qui peinent dix-huit heures par jour d’une manière infatigable. La gloire est un effort constant. »

 

Publicités

7 réflexions au sujet de « L’alchimie du Journal (1/4/16 — D112ter) »

  1. Mh je ne sais pas, me rappeler mon manque de tact ne m’enchante pas plus que ça…par contre tu peux mettre « Guillaume » G. sonne trop Kafkaïen à mon gout.

    J'aime

    1. Ah mais je compte bien que tu fasses mieux que ça et que tu joues à l’écrivain publié :). Si cela te convenait, je ferais une sélection/révision, puis je te proposerais de la réviser à ton tour. Puis dès qu’on aura notre double imprimatur, on met en ligne ^^.

      J'aime

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s