Décentré (10/5/16 — D151)

J’ai pleinement perçu ce matin la nature exacte du trouble qui m’affecte ces derniers jours : je suis flou, « out of focus » selon la remarquable formule et la seule idée marquante de Deconstructing Harry dont une séquence montre un personnage brouillé au sein d’un environnement et parmi d’autres intervenants nets, la mise au point n’étant inadéquate que sur ce seul personnage, comme s’il s’agissait d’un trait substantiel de l’individu concerné [1] et non plus d’une propriété du regard tiers constituant le centre de la perception qui nous le donne à voir. Outre l’indifférence commune des gens que je croise, marie peut toutefois attester que je n’apparais pas flou pour ceux qui me regardent, mais de la même manière que cette propriété du regard peut devenir un trait substantiel de l’individu, le même état trouble pourrait fort bien ne plus relever de l’apparence extérieure mais s’avérer plus fondamentalement un problème de consistance, une certaine qualité de la présence et de l’ex-i-stence. Je suis flou, je ne suis plus au point, je suis une oscillation têtue, un tremblotement persistant qui ne trouve nulle terre où s’ancrer. Incapable de me résoudre à la contrainte autant qu’inapte à me vouer à l’œuvre, ballotté entre sollicitations relationnelles, fantasmatiques, fictives et fatigue, je suis dans un interstice d’être, une interruption itérative d’existence, une redondance cyclique incontrôlable.

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© Fluvial futurism, Simon Winters

Or la seule issue qui m’apparaisse est d’habiter cet interstice, de m’établir dans cet entre-deux, de faire de cette oscillation mon rythme et de cette redondance mon énergie cinétique. L’écrivain n’a pas de lieu — pourquoi n’oscillerait-il pas entre deux ? Le zazen ne me parait pas faire autre chose. Occuper l’inoccupable. S’installer dans le non-lieu. Être dans l’improbable. Être comme un doute.


[1] Robin Williams qui incarne un personnage inventé par le personnage principal, Harry, joué par Woody Allen, qui est un écrivain. Puis, par une de ces métalepses dont le film est friand, Harry lui-même se retrouve affecté du même trouble que son personnage — et pourquoi pas, si l’on prolonge le jeu de la métalepse au moins à titre de fantasme, d’hypothèse exploratoire du réel et d’applicabilité esthétique, considérer que ce trouble puisse affecter Woody Allen en personne, voire moi-même, et l’on perçoit du même coup la schize que le trouble insinue dans ce « en personne » ou ce « moi-même ».

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5 réflexions au sujet de « Décentré (10/5/16 — D151) »

  1. Sur le fait que l’écrivain n’a pas de lieu, peux-tu expliciter encore ta pensée? Si je le prend de manière littérale, il est donc sans point d’ancrage ou alors ce que je comprends de ton texte, sans cesse mouvant.

    Je suis d’accord avec toi et je note, si tu veux bien, en quoi ton diaire fait écho chez moi; le caractère fondamentalement inaccessible et bâtard du langage par rapport à soi, et le second fossé par rapport au réel, sans oublier que même nos pensées, émotions, réceptions, discours SONT le réel, ce qui rend la tâche de l’écrivain du domaine de l’équilibriste entre tous ces trous et fossés, sans parler de l’écueil de l’être, où est le moi si il n’est ni la pensée, ni le discours, ni le corps, ni l’émotion, ni l’action, bref tout ceci conforte et assois le mouvement perpétuel de l’écriture, même sans idée de but narratif ou démarche artistique; tout ce mouvement est plus que parallèle, à la fois avant, pendant et après l’acte d’écriture lui-même.

    Comme un ami à moi le répète en faisant référence au film Truman Show(je ne sais pas si tu l’as vu, mais Jim Carrey campe un personnage enfermé dans une télé réalité géante qui est sa vie et dont il n’a pas conscience) l’écrivain a pour moi ses « îles Fidji », ce lieu inaccessible, cette étoile où la dentelle est maitrisée et a lieu, la dentelle du langage, ce moment où l’écrit et le trop-plein de vie Deleuzien se confondent et se fécondent l’un l’autre. Je ne vis que pour atteindre ce moment, personnellement, c’est ma quête d’écriture. Tout ça pour dire que je suis d’accord avec toi, l’écrivain n’est ni ancré sinon vers un lieu impossible qui n’est pas un lieu mais un acte, au fond, et toujours en chemin vers- comme si le langage était à la fois colle et savon du réel.

    Il s’agirait donc de s’habituer à l’impossible quelque part, à tendre vers, à osciller pour espérer laisser une trace du voyage ou du mouvement, ou bien je détourne ton diaire?

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  2. Sans pour autant pouvoir dire « oui, c’est cela que je veux dire », j’aime assez ce que tu as écrit. Je peux chercher ce qu’il y a derrière ce que j’ai écrit et, en tout cas, cela se connecte avec beaucoup de choses, mais précisément c’est plutôt cela que je dois explorer dans la mesure où l’écrire comme je l’ai fait ici est une manière de saisir ce « non-lieu », et il s’agit de le saisir de diaire en diaire, en mouvements récurrents et souhaitons-le spiralaire. Le diaire d’aujourd’hui en traite encore et n’est pas sans résonance avec tes mots. Cependant, ce n’est pas comme si j’avais déguisé en termes poétiques ce dont j’aurais par ailleurs une saisie conceptuelle claire. La translation est sans doute possible mais elle est déjà de l’ordre du prolongement, du déplacement. C’est même exactement ce qui m’intéresse dans les propos que tu tisses avec les miens.

    S’il y a bien une notion qui est tout de même derrière l’idée de l’écrivain sans lieu, c’est celle de « paratopie » chez Maingueneau : l’écrivain parle à partir d’un non-lieu, contrairement au journaliste, au politicien, mais aussi au religieux, au scientifique, au philosophe, l’écrivain parle à partir d’un non statut, il est obligé de légitimer sa propre parole par cette parole-même et ce dans un acte de parole lui-même fictif.

    Cependant, cette « paratopie » de l’écrivain, chez Maingueneau, résonne en moi avec l’idée que, par excellence, l’écrivain est aussi ce moi qui ne rentre dans aucune case, ce qui se combine bien avec l’idée, que tu explores encore davantage, que l’écrivain est celui dont le moi se dissout, dont le moi se dissout dans la parole.

    Ce que je peux en dire, quant à moi, c’est que je trouve une sorte de sincérité dans l’écriture que je ne trouve jamais ailleurs, et que tout le reste me semble conventionnel, emprunté, de trop petite ou de trop grande taille comme un lit de Procuste, en comparaison.

    C’est ce formidable passage des Essais :

    La plupart de nos vacations* sont farcesques**. « Mundus universus exercet histrionam »***. Il faut jouer dûment notre rôle, mais comme rôle d’un personnage emprunté. Du masque et de l’apparence il ne faut pas faire une essence réelle, ni de l’étranger le propre****. Nous ne savons pas distinguer la peau de la chemise. C’est assez de s’enfariner***** le visage, sans s’enfariner la poitrine******.

    (Montaigne, Essais, I, 28)

    *fonctions, occupations
    **dignes de la comédie
    ***« Le monde entier joue la comédie » (Pétrone, écrivain satirique latin)
    ****ni faire de ce qui nous est étranger ce qui nous appartient en propre.
    *****se maquiller
    ******le coeur

    D’où cette amoralité profonde de la littérature, autant que son éthique : elle cherche à habiter le monde, en dehors de toute position déjà établie.

    O see ye not yon narrow road
    So thick beset wi’ thorns and briers?
    That is the path of Righteousness,
    Though after it but few inquires.
     
    And see ye not yon braid, braid road
    That lies across the lily leven?
    That is the path of Wickedness,
    Though some call it the Road to Heaven.
     
    And see ye not yon bonny road
    That winds about yon fernie brae?
    That is the road to fair Elfland,
    Where thou and I this night maun gae.

    « On Fairy-Stories », J.R.R. Tolkien

    Ah, ne voyez-vous pas cette route étroite
    Envahie d’épais buissons d’épines et de bruyères ?
    C’est le sentier de la Vertu
    Bien que peu de gens le recherchent.
    Et ne voyez-vous pas cette large, large route
    Qui s’étend au travers de la clairière aux lis ?
    C’est le chemin de l’Iniquité
    Bien que certains l’appellent la Route du Ciel.
    Et ne voyez-vous pas cette jolie route
    Qui serpente parmi les fougères de cette colline ?
    C’est la route du beau Pays des Elfes,
    Où toi et moi cette nuit nous égaierons.

    « Du conte de fées », J.R.R. Tolkien (trad. Ledoux)

    C’est aussi cette incapacité foncière de l’écrivain à être autre chose (Réponse de Beckett à la question « Pourquoi écrivez-vous ? » — à laquelle Sollers répond, bien plus tard, « parce que c’est moi » — Beckettt : « Bon qu’à ça. »), voire à être quelque chose, quoi que ce soit. Là aussi voire Beckett et ses litanies d’inadaptation perpétuelle. Ou, dans un autre style :

    Il me fallait trouver un logement. J’avais quelques adresses en poche, arrachées hasardeusement aux murs de la ville. À Bruxelles, je me souviens, ils s’agitaient tous, préparaient leurs voyages et leurs vies avec un systématisme et une efficacité extraordinaires, lisaient les bons renseignements dans la bonne brochure qu’ils avaient empruntée au bon endroit et au bon moment sans aucune erreur de parcours, suscitant ainsi mon admiration la plus totale. Comment faisaient-ils pour être en si parfaite adéquation avec le réel ? Cette question illuminait leur talent et plongeait dans l’ombre toute ma vie, exclusivement nourrie de hasards et d’intuitions.

    Mais aussi, ce formidable Kafka dans le Journal :

    Quand j’y songe, il me faut dire qu’à maints égards, mon éducation m’a causé beaucoup de tort. Car il est sûr que je n’ai pas été élevé dans quelque lieu isolé, dans une ruine, peut-être, à l’intérieur des montagnes ; si cela était, je ne pourrais proférer le moindre mot de reproche. Au risque d’être incompris de toute la kyrielle de mes anciens maitres, je dis que j’eusse été volontiers, que j’eusse préféré être ce petit habitant des ruines rôti par le soleil qui, à travers les décombres, m’eût baigné de tous côtés sur le lierre tiède, même si j’avais été faible au début sous la pression de mes bonnes qualités, qui eussent poussé en moi avec la force de l’ivraie.

    Ou le célébrissime :

    Mais l’orgie et la camaraderie des femmes m’étaient interdites. Pas même un compagnon. Je me voyais devant une foule exaspérée, en face du peloton d’exécution, pleurant du malheur qu’ils n’aient pu comprendre, et pardonnant ! — Comme Jeanne d’Arc ! — « Prêtres, professeurs, maîtres, vous vous trompez en me livrant à la justice. Je n’ai jamais été de ce peuple-ci ; je n’ai jamais été chrétien ; je suis de la race qui chantait dans le supplice ; je ne comprends pas les lois ; je n’ai pas le sens moral, je suis une brute : vous vous trompez… »
    Oui, j’ai les yeux fermés à votre lumière. Je suis une bête, un nègre. Mais je puis être sauvé. Vous êtes de faux nègres, vous maniaques, féroces, avares. Marchand, tu es nègre ; magistrat, tu es nègre ; général, tu es nègre ; empereur, vieille démangeaison, tu es nègre : tu as bu d’une liqueur non taxée, de la fabrique de Satan. — Ce peuple est inspiré par la fièvre et le cancer. Infirmes et vieillards sont tellement respectables qu’ils demandent à être bouillis. — Le plus malin est de quitter ce continent, où la folie rôde pour pourvoir d’otages ces misérables. J’entre au vrai royaume des enfants de Cham.
    Connais-je encore la nature ? me connais-je ? — Plus de mots. J’ensevelis les morts dans mon ventre. Cris, tambour, danse, danse, danse, danse ! Je ne vois même pas l’heure où, les blancs débarquant, je tomberai au néant. 

    Plus de mots. N’est-ce pas magnifique ? N’est-ce pas l’essence même de la littérature non de parler pour ne rien dire mais de parler quand il n’y a plus rien à dire, pour le silence, au-delà des mots. La littérature est le cri du silence. D’où cette lumineuse formule biographique minimaliste des livres de Blanchot : « Sa vie est entièrement vouée à la littérature et au silence qui lui est propre » à peine transformée depuis sa mort en « Sa vie fut entièrement vouée à la littérature et au silence qui lui est propre ».

    Si bien que ce non-lieu m’apparait davantage comme un mouvement perpétuel nécessaire que comme la tension vers un lieu inaccessible ou impossible vers lequel il faudrait tendre, il m’apparait comme le lieu même de l’inadéquation tenace à partir de laquelle commence l’écriture. Écrire à partir de son non savoir, dit Deleuze, écrire au point où on ne sait plus. Il me semble que c’est là, en effet, que commence cette vibration particulière et ce son si singulier que rend l’écriture qui me touche, et il me semble que cela résonne bien avec ta belle intervention.

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  3. C’est ce que Duras dit dans « Ecrire » on ne sait pas ce qu’on va écrire à l’avance, et lorsqu’on a écrit on ne sait pas exactement ce qui s’est passé non plus. D’où l’état de tension permanent^^

    Ce qui me fascine dans l’acte d’écriture lui-même, c’est l’incantatoire, la magie. J’ai trouvé nombre d’autres arts très émouvants, mais ce caractère « magique » je le trouve bien plus rarement ailleurs qu’en littérature. Rends toi compte, j’écris ici « canard » et indépendamment du temps, de l’espace, de la matière et de la langue même avec le numérique, mon acte résonnera encore pour longtemps, ou bien en même temps dans la tête d’un autre être humain que moi. Et ce ne sera pas même mon canard, ni exactement le sien. Il recomposera un bout de conception, d’univers grâce à moi, grâce à lui. Et les émotions des histoires, des contes, des mythes, des romans (qu’est ce qu’un roman sinon un mythe frais sur du papier? j’ai toujours trouvé les étiquettes floues et assez arbitraires, c’est pratique pour l’analyse, un peu comme les espèces en biologie) passent et repassent d’homme en homme, comme ça, avec un code, des pirouettes, des tensions, des verbes et des points et des phrases et des envolées, et des concisions, et l’on attend devant une page comme on attend la voix devant un feu rougeoyant.

    Si le langage est réel et rapport au réel, alors il est pour moi remède à l’impuissance de notre condition, à l’absurde, vecteur de force, de beauté, de sens, d’espoir. Et c’est tout cela qui passe dans l’écriture. C’est pas pour rien que le Verbe est le premier don divin en quelque sorte. A propos de Dieu je suis agnostique, je suspend mon jugement faute de preuves dans un sens ou dans l’autre (un athée est un croyant, il a foi en la non existence de Dieu) mais je reste sensible à toute la signifiance derrière, pour l’Homme. Et je suis content d’être en vie pour maitriser ce langage, devenir un jour moi aussi un mage, apporter ma pierre, et vivre encore des extases esthétiques, des moments incantatoires.

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