Le grand hall (16/5/16 — D156)

Je marche dans un hall aux parois trop grandes pour notre époque. L’agitation des autres me parvient encore, bien qu’atténuée, du dehors. Je contemple effaré ces vestiges du passé qu’un peuple entier semble avoir tout juste quitté. Un parfum flotte encore dans l’air, des rumeurs et des sentences résonnent encore alentour, le fumet des mets les plus variés, une odeur d’encens, l’oscillation caractéristique de l’air chauffé par les flammes d’un grand feu se répandent ici et là. Et tout est vide cependant, tout est loin comme au bout d’une grande distance, un horizon semble s’installer entre eux et nous. J’ai quitté ceux de ma race et de mon sang pour explorer ce lieu désert qui vibre encore de conquêtes et de banquets. Je ne peux cependant rejoindre ceux dont je sens qu’ils menaient en tous points une existence plus large et plus digne que la nôtre. Les boulevards sans âme, les éclairages pisseux des villes nocturnes, les autoroutes indéfinies et leur trafic odieux sont notre lot. Ici d’immenses vitraux charrient la lumière mordorée de soleils oubliés, des bannières flottent sous le vent qui vient des falaises du continent, des cheminées de pierre s’évasent pour embraser le feu qui crépite. Et cependant tout le monde est loin. J’avance jusque dans une cour où résonnent encore les cris d’enfants disparus. Les jets d’une fontaine en marbre tracent les circonvolutions d’une imposante et gracile statuaire équestre, quelques arbres fruitiers embaument l’air ambiant sous des arcades chargées de mystères, un couloir de galeries fait le tour du cloitre, des pas s’estompent dans le lointain, auxquels se mêlent quelques complaintes psalmodiées. J’entre enfin dans la salle du trône, dont le siège royal domine majestueusement une vaste allée centrale ; les chuchotements d’un peuple endormi bercent mes oreilles, j’y reconnais un mélange de louanges et d’envies. Il semble qu’il suffise de gravir l’escalier principal, de me saisir du sceptre d’or et de m’asseoir sur ce puissant trône pour que reviennent les temps passés qui flottent encore, lancinants, autour des colonnes, le long des murailles et sous les voutes. Mais que ferais-je alors sinon régner encore à distance sur ce peuple quasiment effacé auquel je voudrais participer, dont je voudrais être, dans les allées et les galeries, aux tablées et près du feu, dans les alcôves et sous les dômes, dans les couloirs et les chambrées. Ni souvenir ni musée vivant déroulé sous mes yeux, ce peuple enfoui reste un murmure lancinant dont les volutes bordent mes yeux, comme un halo doucement lumineux, et dont la rumeur berce mon cœur comme une enveloppe délicatement chaude.

Tuor at Vinyamar, by Ted Nasmith
© Tuor at Vinyamar, Ted Nasmith (1992)

Je quitte résolument à grands pas la salle du trône, traverse le grand patio à la fontaine chevaline, franchit le grand hall où bruissent encore les fêtes anciennes, ouvre les deux battants de l’immense portail de chêne sculpté aux mille effigies glorieuses et belliqueuses, véritable arc de triomphe pour qui entre en ces lieux, et prenant une grande bouffée d’air dans mes poumons avant de m’élancer, je quitte ma bulle et remonte à grandes brassées à la surface, qui semble à des kilomètres de distance aquatique, en laissant derrière moi les cathédrales englouties des Atlantides du passé qui n’ont pas fini de me hanter, et que je devrai encore maintes fois explorer, refusant de me souvenir, refusant de régenter, pour maintenir vibrante en moi cette langueur qui me vrille.

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