À quoi bon ? (Ionesco)

Je me dis depuis pas mal de temps que je devrais tout de même commencer à écrire mon œuvre, la vraie. Au fond, le théâtre n’est pas ma vocation véritable. Ayant écrit une pièce de théâtre, après avoir écrit d’autres sortes de choses, j’ai eu envie d’en écrire une seconde, puis ayant réussi à intéresser plusieurs personnes à cette seconde pièce, je me suis mis à en faire une troisième. Par la suite, réussissant à gagner ma vie après la quatrième ou la cinquième pièce, j’ai continué bien sûr à en faire d’autres, à ne plus faire que cela. Je suis ainsi devenu un « auteur dramatique », un « homme de théâtre professionnel ».

J’aurais dû continuer d’écrire pour le théâtre tout en écrivant (oh, que le verbe « écrire » m’indispose, surtout lorsqu’il est employé sans complément direct), tout en écrivant aussi d’autres choses. J’aurais eu plus de livres derrière moi, j’aurais utilisé, amélioré, inventé d’autres systèmes d’expression, d’autres expressions, j’aurais construit d’autres édifices ; il y aurait eu, sinon d’autres univers, d’autres créations, des aspects plus variés, une richesse plus grande, de la même création. Il suffit que le désespoir s’écarte pour que je sois sollicité, rempli par le désir de création.

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J’en aurais pu faire des choses, il y aurait pu avoir tant de réalisations si la fatigue, une inconcevable, énorme fatigue ne m’avait accablé depuis environ quinze ans, ou même depuis bien plus longtemps. Une fatigue qui m’a empêché de travailler mais aussi de me reposer, mais aussi de jouir de la vie et de me réjouir et aussi de me détendre et qui m’a empêché aussi de me tourner davantage, comme je l’aurais voulu, vers les autres, au lieu d’être le prisonnier de moi-même, c’est-à-dire de ma fatigue, de ce poids, de cette charge qui est la charge de moi-même : comment se tourner vers les autres quand votre moi vous accable. Aucun médecin sur les trente ou quarante que j’ai consultés, aucun médecin n’a su ou n’a pu me guérir cette lassitude infinie parce que, vraisemblablement, aucun d’entre eux n’est allé jusqu’à la source, jusqu’à la cause profonde de ce mal. Je sais, de mieux en mieux, moi, quelle est la raison de cet épuisement : c’est le doute, c’est l’éternelle question « à quoi bon » enracinée dans mon esprit depuis toujours, que je ne puis déloger. Ah, si l’« à quoi bon » n’avait germé dans mon âme, puis n’avait poussé, puis n’avait tout recouvert, n’avait étouffé les autres plantes, j’aurais été un autre, comme dit l’autre. C’est bien cette mauvaise herbe qui a absorbé l’eau destinée aux autres plantes favorables, qui les a empêchées de s’épanouir, qui s’est épanouie à leur place.

Journal en miettes, p. 33-34.

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Une réflexion au sujet de « À quoi bon ? (Ionesco) »

  1. Ah je suis content de retrouver des remarques comme celle-ci chez de grands auteurs, cela montre bien que l’homme n’est rien face à son petit travail de littérature, qu’il peut soutenir des lassitudes aussi absurdes et des idées aussi infantiles chez un homme plus mûr…C’est rassurant, si humain.

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