Vaison-la-Romaine (28/7/16 — D229)

Visite du centre historique de Vaison-la-Romaine, la ville haute, sur le rocher, ancrée dans le moyen-âge tardif (XIIIe – XVe) puis figée dans son bel archaïsme jusqu’au XVIIIe plutôt que dans l’Antiquité (dont subsiste essentiellement le théâtre antique, en bord de route). La beauté des venelles de pierre à flanc de colline, des rudes fontaines, du beffroi ou des vestiges du château qui couronne le lieu m’est radicalement inaccessible vu le tourisme ambiant comme l’infini de la mer dont me séparerait une foule bondée, des corps exhibés et huilés, des grappes de promiscuité sans tenue, les signes bariolés des dernières tendances des parures estivales, les essuies, les parasols, les glaces, le crieur et sa panoplie de cacahuètes sucrées et de lait de noix de coco.

Le paroxysme de l’inaccessibilité est atteint à l’abord d’une cathédrale dont l’allure est d’abord celle de quelque église provinciale rustique, simple et pure, quelque église de Provence à la géométrie immédiate, avec ces murs montés à la chaux dans leur ocre pastel, et qui assemble en sa finition, comme tout monument historique de quelque ampleur ayant traversé les âges jusqu’à nous, diverses strates de couches multiséculaires, s’étageant ici du XVe au XVIIIe siècle.

Au moment où nous l’abordons, trois nymphettes en sortent, vêtues peu ou prou de petits shorts amples qui baillent dans un interstice entre le tissu flottant et le haut des cuisses, et de t-shirts à manches courtes. Je comprends que des femmes, de quelque âge qu’elles soient, trouvent leur émancipation à se parer en appeaux vivants pour volatiles indifférenciés dont je suis, mais je révère le conservatisme qui exclut, ici ou là, tout dénudé de ce type dans les lieux saints, dût-il en exclure marie dans la foulée. La tolérance de cette église laissait déjà supposer une spiritualité factice, qui n’est plus qu’archive de pierre dans le musée historique qu’est la vieille ville de Vaison, avec rafraichissements, galerie artistique et souvenirs à chaque coin de rue.

Un vieil homme ingambe arborant une épaisse moustache blanche tenait en main, la balançant sereinement dans sa marche assurée vers une terrasse quelconque lors de sa pause à la mi-journée, l’immense clé de fer forgé du portail de la petite cathédrale, de la taille d’un avant-bras. L’église fermait de 13 à 14 heures. Nous pûmes cependant y entrer juste avant que ce gardien des clés, fier et simple, n’en ferme l’accès.

Clé

Les touristes de toutes sortes, et les appâts des sirènes de pacotille arpentant les lieux-dits entre sueur et parfum n’étaient cependant pas la lèpre essentielle qui défigurait le sacre du lieu. Le tourisme avait précédé les touristes, et une installation artistique configurait d’emblée les lieux de sorte à s’assurer de leur vulgarisation irrémédiable.

Une musique familière et vaguement sacrée emplissait la nef centrale, l’autel était barré par de hauts pans de peinture dont j’ai oublié jusqu’à l’apparence, des lames métalliques à la surface en bronze, articulées en un feuilleté latéral en zigzag étaient posés sur de grandes tiges, rivalisant avec des structures arborescentes blanches couronnant également de hautes tiges du même type, valant ici pour quelque tronc malingre, et le tout balançaient comme en rythme comme animé par le souffle de l’enregistrement sonore du fond de la nef. Le vieil homme gardien des clés, à voir entrer le dernier reflux touristique de la matinée, passait devant chaque sculpture de cette installation quelconque, pour la réanimer d’un geste de main nonchalant [1].

Installation Cathédrale
© « Deux artistes à la cathédrale de la haute ville »

Rien n’est plus pitoyablement séculier qu’une œuvre d’art imposée dans un temple de spiritualité et qui, au lieu de le servir, à la façon des œuvres qui peuplent la basilique Saint-Pierre à Rome, l’envahit et le défigure en nouveau maitre des lieux, s’appuyant sur les voutes, les arcs en cintres, les piliers séculaires pour se faire quelque honorable arrière-fond sur lequel elle détonne, et claironne.

L’ancienne majesté du lieu et ses fresques ruinées entraperçues entre les interstices de cette installation barbare m’a laissé un tel sentiment d’impuissance et de tristesse que j’ai fui cet espace barré pour me réfugier au dehors dans un livre, tandis que les nymphettes et les papas bedonnant rebroussaient fièrement chemin, gros de clichés en tous genre, où leurs silhouettes satisfaites apposées à quelque paysage à couper le souffle, certifiaient leurs conquêtes aussi magistralement que l’installation d’art moderne s’était emparée de la cathédrale médiévale [2] siégeant jadis fière et libre sur l’acropole rocheuse de Vaison-la-Romaine.


[1] Quelques recherches sur internet me révèlent après coup, essentiellement par croisement de photographies, que ce parfait gardien de la cathédrale médiévale n’est autre que Bernard Autin, le sculpteur de l’Isle sur la Sorgue responsable (avec sa compagne peintre Nanou Autin) de cette installation qui la défigure.

[2] Je découvre que la cathédrale de la haute ville, dite cathédrale Saint-Quenin ou Sainte-Marie de l’Assomption, est en réalité une ancienne cathédrale et n’est plus un lieu de culte : « Fermée au culte et désaffectée pendant vingt-cinq ans, elle vient d’être restaurée en 2015 et sert désormais de lieu culturel ouvert au public pour des manifestations culturelles. Son mobilier et ses objets liturgiques, dont une remarquable statue de saint Joseph à l’Enfant Jésus en bois doré du XVIIe siècle, lui ont été récemment restitués. » (merci Wikipédia). Il n’y a donc point d’incurie ni de soumission de l’église, ici, et la réappropriation culturelle de l’ancien lieu saint en a du même coup favorisé la restauration. Ce sont de bonnes nouvelles. Je conserve néanmoins ce diaire dans la mesure où l’opposition entre consumérisme et tradition demeure pleinement effective, là comme ailleurs.

 

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