Rohan (8/10/03)

The Two Towers : je sens les basses sombres qui montent, un violon profond qui s’en détache et s’élève, un mouvement de caméra vertigineux qui a surtout la vertu de me traverser de part en part désosse successivement mon âme étape par étape lorsqu’y entre une montagne déchiquetée, c’est le roc, blanc et pierre, qui me traverse quand la caméra y glisse. Déjà la plaine, des cavaliers, bruits de galop, puis soudain, brusquement, un visage ou un autre, en gros plan sur l’écran, un elfe, un nain, un homme, dans le Riddermark, vêtus de casques savamment ornés, entourés de matière : il y a la plaine, il y a le roc, souvent le roc, l’herbe rase ou profonde de la forêt, le métal des armures ou des armes, leur lumière, le bois taillé et fixé d’Edoras.

edoras

Et tout cela, matière et ornements, glisse sur la peau de Gollum, le visqueux, le sournois, le puant, son visage de nouveau-né et de vieillard, son corps d’homme, de ver et de lézard, ses yeux globuleux et ses manières, furtives ou lancinantes. Oui, c’est un marais, mes bons maitres, le Marais des Morts, c’est ainsi qu’ils l’appellent. Personnellement, je suis insensible au génie de Beckett parce que je n’y ai jamais vu Gollum, bien qu’il en parle, pas plus que je n’y ai vu de corps nus dans le vide, noir ou presque sans lueur [1]. Partout le vent soulève des feuilles, des pans de vêtement, des parties d’arbres, des cheveux, presque des visages. Telle expression trop formelle, trop figurative, sourire jaune et décidé, sûr de lui, de Théoden, ces cheveux semi-longs le soutenant en oblique, ne viennent-ils pas, jusque dans l’enceinte de Fort-le-Cor, du vent du Rohan qui l’a trop tiré, jusqu’à le figer, dans cette expression de terre et de roi. Symbelmynë, une fleur blanche dérisoire devant la masse du tombeau. L’homme qui était mort [2], assis dans la cour, pas encore en vie, s’étonnant de l’obstination du coq, du bourgeon ou de l’olivier. Symbelmynë. Blancheur de la fleur, délicate et coupée, main de roi, yeux de père, c’est la vie qui reste imperturbable devant le tertre ou le tombeau.


[1] À l’exception notable de la nouvelle « Pour finir encore » in Pour finir encore et autres nouvelles, Beckett, Minuit.

[2] L’homme qui était mort, D. H. Lawrence.

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3 réflexions au sujet de « Rohan (8/10/03) »

  1. Magnifique passage : « Et tout cela, matière et ornements, glisse sur la peau de Gollum, le visqueux, le sournois, le puant, son visage de nouveau-né et de vieillard, son corps d’homme, de ver et de lézard, ses yeux globuleux et ses manières, furtives ou lancinantes. Oui, c’est un marais, mes bons maitres, le Marais des Morts, c’est ainsi qu’ils l’appellent. »

    2003 !! C’est gai aussi de te lire à rebours…

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