Didactique du terrorisme (5/9/16 — D268)

Joie des élèves, effroi du système. Je leur explique qu’Antigone est une « radicale » et, pour leur faire comprendre que ce n’est pas forcément négatif, je m’embarque dans une distinction entre le vrai terroriste (qui propage la terreur) et le faux que seules les autorités désignent comme tel, et qui vise en réalité de toute autres fins (comme renverser le système qu’il trouve mauvais). Exemple : si un groupe de dix élèves vide des extincteurs dans toutes les classes en rendant celles-ci inutilisables à cause de la mousse carbonique, la directrice les traitera de terroristes, mais on voit bien qu’ils visent autre chose que de semer la terreur. La preuve : à cette évocation, grande exclamation de joie dans la classe !

À froid, je m’avise cependant que le terroriste veut aussi renverser le système qu’il attaque. Où est donc la différence ? On ne peut pas laisser le monopole de la violence aux États, ni avaler la fable de la violence propre. On ne peut pas non plus arguer de l’innocence de ceux qui profitent d’un système oppresseur, même malgré eux. Il y a sans doute une lâcheté fondamentale du « kamikaze » qui s’en prend aux civils — ce que ne faisait précisément pas le « kamikaze » originel — mais il est difficile de désigner comme lâche le dévouement qui va jusqu’au sacrifice de soi, fût-ce par fanatisme ; en outre, l’attentat à l’extincteur sur les classes pourrait aussi être perçu comme lâche, ce qui montre que ce concept n’est guère pertinent ici. Il me semble alors que le fin mot de la question est dans la généalogie de l’acte : ressentiment ou libération, ravages de la négation ou puissance de l’affirmation. Dans l’explosion de Zaventem, il me semble difficile, même en essayant de dépasser mon ethnocentrisme, de voir la libération de l’oppresseur occidental, de la modernité galopante, du libéralisme diabolique, et l’affirmation de la transcendance unique et des valeurs éternelles. Je ne vois que le ressentiment. Même tristesse dans le rapt de plusieurs centaines d’étudiantes par Boko Haram : ressentiment, bassesse, fantasmes, pouvoir et peur. Ah si Daech avait fait exploser une tour de Dubaï et Boko Haram une usine de Coca-cola en Afrique…

Il reste le problème des vies détruites. Bassesse de l’attentat terroriste, non parce qu’il tuerait des « innocents » mais par son mépris fondamental de la vie dans l’annihilation de vies inconnues et quelconques. Même bassesse, à plus grande échelle encore, de la Guerre 1914-1918, de toutes guerres, des grandes colonisations occidentales, de la Shoah, de tous les génocides, de celui du Rwanda. À ce compte, l’Occident est ce fourre-tout historique qui s’est le plus chargé de bassesse. Un sommet a d’ailleurs été atteint par les Américains à Nagasaki et Hiroshima en aout 1945. Le même « Occident » pourrait bien être aussi celui qui s’est le plus chargé de grandeur, mais ce n’était pas vraiment le même, c’était même radicalement un autre, c’était ailleurs. D’où l’inanité de ce regroupement, de cette partition. La seule qui vaille encore est celle qui distingue la vraie bassesse de la vraie grandeur, quel que soit le nom qu’on leur donne.

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© « Here is Aleppo », Khaled Dawa

Ce n’est pas que tuer, parfois, ne puisse être une affirmation. On eût dû tuer Hitler si on l’avait pu et, en deçà de cet extrême paradigmatique, on aurait déjà rendu service à Jean-Claude Romand si on l’avait pu tuer avant qu’il ne commette son acte fatal. En réalité, la peine de mort est une aberration, parce qu’elle arrive trop tard. En dehors d’une finalité pragmatique de froide considération qui n’aurait rien à envier au rationalisme nazi (désencombrer les prisons, se débarrasser de la vermine), on ne voit pas à quoi elle pourrait servir, ni en quoi elle serait une peine pour le grand criminel qui, sans cela, « vivra pour regretter ses pas [1] ». Tuer celui qui s’apprête à commettre une bassesse sans nom pour lui éviter cette honte et cette bassesse dont il ne pourra jamais tout à fait se remettre — voilà un meurtre qui ne me semble pas dénué de grandeur. Mais tuer des femmes, des enfants, des inconnus ? Quelle gloire pourra-t-on jamais y trouver, en dehors d’un idéalisme fantasmatique et mensonger, qui donne des reflets d’or à une coulée de boue.

Il reste que la définition de départ n’était pas si mauvaise : il se peut qu’un attentat non terroriste (car tout attentat n’est pas terroriste) et un attentat terroriste ait la même fin, mais l’acte terroriste vise, fût-ce pour atteindre cette fin, à répandre la terreur parmi une foule d’individualités inconnues et indéfinies, ce qui est toujours bassesse, fantasme, peur, pouvoir. Bien souvent, les moyens dénaturent leur fin. Quel Dieu pourrait en sortir pur et intact ? Le Dieu des terroristes, aussi bien que le Dieu de la devise militaire germanique (« Gott mit uns ») et que le Dieu des Américains (contre l’Axe du Mal) n’est pas un Dieu violent, vengeur, un Dieu de sang, un Dieu cruel. C’est le Dieu des exactions, c’est un Dieu plein de ressentiment et de bassesse, c’est un Dieu souillé qui propage sa décrépitude. Non content de se croire unique, il veut que tout le reste lui ressemble et dépérisse. Gollum, mangeant tous les poissons du monde ; Sauron et Morgoth réduisant la terre en cendres ; Ungoliant se gavant de lumière et épaississant sans fin son obscurité maladive. Les trous noirs du monde.

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© « You lost your body », Khaled Dawa (2013)

« Je pensais au grand vide blanc qui s’était petit à petit creusé à l’intérieur de lui jusqu’à ce qu’il ne reste plus que cette apparence d’homme en noir, ce gouffre d’où s’échappait le courant d’air glacial qui hérissait l’échine du vieux dessinateur [2]. »


[1] « Un homme va au savoir comme il part pour la guerre, bien réveillé, avec de la peur, du respect, et une assurance absolue. Aller vers le savoir ou partir pour la guerre d’une autre façon est une erreur, et celui qui la commet vivra pour regretter ses pas. », L’herbe du diable et la petite fumée, Carlos Castaneda.

[2] L’Adversaire, Emmanuel Carrère, à propos de Jean-Claude Romand lors de son procès.

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