L’eau qui dort (28/9/17 — D2-n)

Sentiment d’une étrange harmonie en préparant le café du matin. Mes mouvements sont fluides, mes gestes comme concertés, aucun n’est inutile ou chancelant, pas un souffle n’est perdu. Tous les déplacements de mon corps semblent couler de source comme ceux de quelque guerrier martial assuré. J’en oublie mon corps lourd et pataud, le surpoids, l’âge et la décrépitude. Déplaçant les objets, manipulant les accessoires, je me sens quelque part entre le serpent, la grue blanche et le tigre, au sein de leur royaume naturel. Quand je m’apprête à déguster dans le salon l’intense breuvage au grain torréfié, c’est avec la ritualité parfaite d’un maitre zen au faite de sa sagesse en pleine cérémonie du thé.

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© Café noir, John Carey, Fiftyfootshadows.net

À la faveur de quelque relâchement imprévu, j’exécute fugacement un geste véloce, instinctif, qui envoie s’étaler en triste flaque brulante tout le café chaud sur la moquette, au pied du piano, avant même que je n’aie pu le porter à mes lèvres, en éclaboussant mes sandales et le bas de mon pyjama au passage. Il me faut l’éponger patiemment une demie-heure durant, alternant produit d’entretien et sopalin [1], aux dépens du temps qu’il me restait pour voir marie, préparer mes cours, et même au risque d’être en retard. Me reviennent alors toutes les heures de sommeil manquantes, et la précarité de ma pauvre existence au seuil d’une nouvelle journée de travail. Que se passait-il sous cette apparence de sérénité ? Qu’est-ce qui dormait là, caché, et prêt à bondir pour répandre le règne de la terreur et du chaos ? Une eau tranquille n’en est pas une autre, et il faut se méfier de ce qu’elle couve. Rien ne ressemble tant à la surface d’un lac paisible qu’un lac apparemment paisible, et seulement en surface. Comment ne pas voir là, au seuil de ma journée de labeur, le signe menaçant de quelque obscur malheur qui viendrait me frapper ensuite ? Comment retrouver alors la quiétude et la grâce que j’avais pu gouter avant que n’éclate le minuscule drame du quotidien ? Il me semble que c’est ma journée et ma vie, mon sentiment et mon équilibre, qui se sont étalés là, dans un jaillissement chaotique et fougueux, retombant en flaque bientôt froide tristement absorbée par la moquette déjà éprouvée et salie, et à présent souillée par cette sombre débâcle. Je reprends malgré tout une jatte du noir poison pour l’inoculer dans mes veines, et m’apprête à faire front avec la résolution de celui qui a sombré dans le côté obscur. Lavant ces aléas sous l’eau de la douche et les explorant par l’écriture mentale, je me vêts cependant en songeant que ce n’est là qu’un état, passager comme tout autre, et que viendra sans doute quelque moment prochain où, enfin, la lune pourra à nouveau se mirer dans le reflet sans cillement d’une eau sans trouble.


[1] Le terme fréquemment utilisé par les Français pour le papier essuie-tout, choisi ici pour sa consonance.

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