Nocturne palimpseste (27/9/17 — D2-n)

Retour nocturne par la place Dailly. Enseignes lumineuses, larges rues quasi désertes, je fume l’épais cigarillo au gout désagréablement sucré, seul succédané viable d’un véritable cigare que j’ai pu trouver en chemin. J’ai l’impression d’être dans quelque ville nouvelle et perdue du Far-West, en avant-poste de la pieuvre urbaine conquérante, sur les terres défrichées par les pionniers et les prospecteurs, n’était le « supermarché slave » et le bar « Duc de brabant » qui rappellent que le nord ouest du Vieux Monde n’a ni la même immigration ni les mêmes strates historiques que le nouveau.

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Plus substantiellement, les enfilades de maisons de pierre quasi bicentenaires ne correspondent à aucun profil type d’outre-atlantique où prolifèrent les constructions récentes et les édifices en bois. J’écris mentalement, en marchant, d’une écriture libre qu’aucun support ne vient fixer, et que je ne cherche pas à retenir, à l’inverse du journal mental, mais qui pourrait toutefois servir de première version plus ou moins disparue, de palimpseste, à une réécriture ultérieure. Cette nouvelle approche de l’écriture du Journal est à la fois au plus près de son essence même, et éloignée au point de presque le remettre en cause : aucune immédiateté ne peut surpasser l’écriture mentale qui s’érige dans l’impression même, voire qui ouvre, au moment où elle s’énonce et par son énonciation même, la sensation dans son surgissement ; et cependant elle inclut à la fois la nécessité d’une réécriture, voire de plusieurs, entre le moment de son émergence et, s’il advient, celui de sa fixation qui consiste avant tout en une re-création, en l’établissement d’une nouvelle version du diaire. L’écriture libre n’est cependant pas une simple idée qui servirait de déclencheur à une rédaction ultérieure : il ne s’agit pas de la pensée libre. Bien que mental et fluide, l’énoncé est canalisé, formalisé, il passe sans fuir dans une marche ritualisée. L’écriture mentale est au plus près de soi car aucun regard ne peut la saisir et le monde extérieur ne saura peut-être jamais rien de sa vie éphémère, de son apparition uniquement intérieure puis de sa disparition pour peu que rien ne lui subsiste. Et cependant la moindre phrase y est écrite comme si elle pouvait survivre et franchir au-delà de mon crâne quelque espace accessible à d’autres esprits, lointains, au-delà de ma subsistance même, comme le veut le pouvoir de l’écriture et de sa différance. Bien que je ne m’y arrête pas plus qu’au mouvement de la pensée, l’écriture mentale est canalisée, enchainée et tournée par sa forme vers l’infini ouvert de l’horizon, là où la pensée libre n’est qu’un outil de l’esprit en marche, autotélique, qui ne cherche pas à durer dans sa forme, eût-elle recours au discours élaboré des ressources linguistiques développées par la tradition scripturale dont elle n’use alors qu’à titre provisoire, mais se fond au contraire dans ce qui la prolonge.

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J’arrive au seuil du Parc Josaphat plongé plus profondément dans la nuit que toute la ville alentour, où je décide d’entrer, en allumant un autre de ces épais cigarillos, dont la braise me désigne comme cible dans les allées obscurcies où la végétation clairsemée, les arbres qui bordent les allées, les vallonnements boisés, les étendues herbeuses, les étangs silencieux et les aménagements variés (passerelles, bancs, kiosques, édifices quelconques) se dotent d’une puissance nouvelle dans leur masse obscure, indécise et têtue.

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Je ne sais si j’oserais m’aventurer là sans pouvoir compter comme je le fais sur la lumière de mon téléphone en cas de danger, ou de sensation trop nette d’un danger — j’ai néanmoins l’intuition dans la nuit inhospitalière que je traverse en étranger, de la précarité de cet instrument dont un simple défaut de batterie ou l’un de ces plantages quelconques qui lui arrivent régulièrement peut me priver inopinément, au moment crucial. Je croise assez vite un quidam sur un banc, un sans-abri amassé là, qui semble rassemblé sur sa propre masse, atterré, peut-être imbibé, et que j’évite de déranger dans son refuge précaire, passant aussi discrètement que le permet le silence imperturbable et néanmoins peuplé du parc dans la nuit ; un peu plus loin, sur une passerelle, un Maghrébin louche, au regard agité et tendu, me fixe d’un air interrogateur, apparemment sollicitant, quand je passe à sa hauteur. Je passe mon chemin, au mieux, en m’accrochant à la contenance du cigarillo et à ce qu’en permet la posture d’un passant dans la nuit là où presque personne ne passe. Les rares silhouettes vivantes n’apparaissent que progressivement, se détachant à mesure qu’on en approche de la masse obscure de la nuit, indifférenciée mais déterminée, dans la scrutation scrupuleuse qu’on y applique en avançant partout avec une inquiète vigilance. S’enfonçant plus avant dans l’obscurité après ces ombres de rencontre, on reste alors aux aguets, pour déceler au mieux tout mouvement qui perpétuerait les traces de vie animée dans son dos, en tournant de temps à autres le visage en demi-cercle, pour s’assurer qu’aucune de ces âmes errantes ou figées ne vous a soudain pris pour cible, et qu’il ne sied pas de se mettre subitement à courir dans quelque allée adventice menant directement aux franges lumineuses du parc, où l’on voit, au loin, entre les branchages annuités, vibrer la ville comme sur l’autre rive. Territoire diurne des enfants et des familles, le jardin public retourne la nuit à sa vie primitive, véritable poumon sauvage de la ville, dont je sors enfin comme d’un trou noir au cœur de la cité, ne sachant trop ni combien de temps j’y suis resté, ni quelle route j’ai empruntée, sans demander mon reste, et encore habité de ce gouffre opaque chargé de mystère et de danger qui épaissit mon âme et l’étoffe de sa luxuriance amazonienne assourdie. En revenant à la ville, les huit minutes d’attente pour le prochain tram à l’arrêt Louis Bertrand, bien que je ne mettrais guère plus de temps pour finir à pied le chemin du retour, ne me semblent guère trop pour confirmer le retour à la civilisation et à l’urbanité. À la faveur de quelques messages échangés avec G. qui voudrait rester dans mon groupe français et être à nouveau mon élève, je descends un arrêt trop loin. Les aléas compliqués de mon retour semblent avoir été décidés par quelque destin capricieux se plaisant à contrarier tout parcours rectiligne susceptible de me ramener au bercail.

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C’est qu’il était écrit là-haut que, vous, mon maitre, ne pourriez vous en tirer pour si peu, que je ne pourrais rentrer chez moi de bonne heure aujourd’hui, et que nous ne pourrions rapidement profiter des joies du foyer et d’un repos bien mérité. Ah, lecteur, il ne tiendrait qu’à moi de vous faire à présent patienter plus longtemps au gré de quelque incartade sur le chemin du retour, sur lequel notre héros rencontrerait quelque fâcheux ou quelque importun belliqueux, reportant d’autant le retour tant espéré, et exploitant à présent les dangers que vous aviez prévus et qui ne sont guère advenus, de son périple nocturne. Mais nous en serons quittes, vous et moi, pour un retour sans histoires, car il ne sera pas dit que les interventions licencieuses d’un narrateur farcesque soient de nature à permettre contre toute vraisemblance ce genre de fantaisies outrancières dans l’authenticité stricte que le journal requiert. Il n’empêche qu’un tel périple m’inspire, au moment de sa fixation sur un support qui en détermine à vrai dire la réécriture, voire au moment de la réécriture mentale libre qui a précédé la fixation sur un support qui la réécrit encore, et cette fois définitivement, la sagesse proverbiale (et avunculaire) de la Terre du Milieu en matière de routes et d’aventures…

It’s a dangerous business, Frodo, going out your door. You step onto the door and if you don’t keep your feet, there is no knowing where you might be swept off to.

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