Avancée territoriale (19/2/18)

J’erre dans l’après-midi dans les landes désolées du Moeraske, explorant de nouvelles bandes de terre le long de la voie ferrée, défrichées pour l’hiver et laissant le passage libre là où d’ordinaire une végétation touffue et arborescente empêche de s’aventurer. Je pense à voix haute dans un nouvel audionote de longue haleine qui reprend l’historique des étapes décisives du livre en cours, dont la dernière vient d’avoir lieu.

Fort de ces réflexions et après avoir enjambé périlleusement quelque ruisseau vaseux où m’avait acculé la voie inusuelle et illicite que j’avais empruntée jusqu’à marcher le long de la voie ferrée, puis escaladé quelque coteau peu praticable et un muret brisé pour rejoindre le sentier qui sort du Moeraske et conduit jusqu’à la gare d’Haren, je me suis avancé un peu plus loin que jamais avant de faire une boucle pour revenir sur mes pas par la bourgade d’Haren.

Heureux d’arpenter un nouveau sentier augurant si bien le retour, je suis hypnotisé par un panneau arborant un chiffre neuf dont la signification m’échappe mais qui ne peut manquer de renvoyer à la deuxième version du plan sur lequel je travaille, qui se compose précisément de neuf chapitres. L’augure cependant devient aigre au moment où le sentier tourne au dépotoir. Je parviens à une sorte de rond-point herbeux au cœur d’un semblant de terrain vague, jonché d’immondices et d’excréments, à l’angle duquel apparait un terrain grillagé qui semble peuplé de caravanes, en même temps que le sentier laisse la place à une route de tarmac et un aménagement évoquant quelque zoning industriel périphérique. Prudemment, j’avance sur le chemin en observant ces caravanes, dans un va-et-vient entre mes hypothèses et la réalité qui se dévoile farouchement et partiellement sous le regard. Il y a quelques voitures auprès des caravanes, mais le camp semble d’abord inhabité. En m’approchant, je distingue une silhouette dans une caravane, j’entends des voix d’enfants, puis au moment où se confirme la réalité de ce camp gitan administré par la commune d’Haren, je vois une femme teinte en blond, vêtue d’un pull rouge et d’une longue jupe noire, sortir d’une caravane et en rejoindre une autre, d’où sort bientôt la tête d’une seconde femme qui jette un sac au dehors, puis qui place méthodiquement un torchon en guise de paillasson sur l’escalier qui tient lieu de seuil au précaire domicile. Aucune de ces femmes ne prête attention à moi, de l’autre côté du grillage. Une voiture sort du camp avec à son bord une sorte d’employé communal qui me regarde avec un air interrogateur. En face du camp s’étend un immense édifice industriel voué au contrôle technique des véhicules automobiles. Une pancarte à l’entrée du camp est surmontée d’un double intitulé, en français et en néerlandais, qui a été soigneusement recouvert d’une sorte de scotch blanc qui en annule le propos — on croit y deviner une invalidation des occupants peu en phase avec la dénomination cadastrale du lieu. J’y déchiffre péniblement quelque chose comme : « Bienvenue sur le terrain d’accueil des gens du voyage de la commune d’Haren ». Un horaire reste en revanche très lisible avec des heures d’ouverture de 9h30 à 16h30 et, en s’approchant suffisamment pour le lire, un placard de dispositions légales sur l’occupation des lieux qui évoque un « séjour provisoire » des « gens du voyage parcourant le monde » de façon nomade et dont « la caravane est l’habitat traditionnel ». Il est aussi stipulé qu’ils doivent être en séjour légal en Belgique.

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© Le Terrible (Clément Reinaud, 2017)

Un gamin basané de petite taille s’approche alors de moi, de l’autre côté du grillage, avec un cintre en main qui traverse le treillis et me salue d’un bonjour plutôt cordial. Je lui réponds sympathiquement, le tutoie et lui demande s’il va bien. Il acquiesce d’un air satisfait. Alors que je m’avance un peu plus sur mon chemin, tout en essayant de mieux voir le camp, scrutant toujours le peu que j’en perçois, je suis interpellé par des insultes, du type « Petite pute, viens par ici ! » C’est un autre gamin, plus petit que le premier, qui l’accompagne, ainsi qu’une fillette un peu plus grande, de 7 ou 8 ans, qui se tient au milieu d’eux. Elle me demande qui je suis et d’où je viens. Je lui dis que je suis un passant, que je me promène, j’explique que je viens de la gare de Schaerbeek et j’évoque d’un geste la boucle que j’ai faite pour arriver là. Ils me disent « Va-t’en ! » puis « Dégage ! ». J’alterne l’étonnement sans me départir de ma cordialité, le questionnement sur leur propos, et l’acquiescement générique du type « Oui, je vais partir, puisque je me promène. Vous aussi, vous allez partir. » Le premier gamin me dit ensuite « Non, reste. C’est pour rire. Reste. » Je répète toutefois que je vais naturellement partir. S’en suivent encore quelque « Va t’en » ou « Dégage » mais dépourvus de réelle animosité, plutôt comme un rituel instinctif, un marquage territorial animalier, puis une négociation où je répète qu’on va bien sûr partir, les uns et les autres. L’échange semble les satisfaire et ils s’éloignent, vers une sorte de point d’eau plus avant dans le camp. Comme je n’ai toujours pas décampé, la fillette se retourne vers moi, ainsi peut-être que les deux autres à sa suite. Elle semble répondre à mon regard conciliant et au fait que je n’aie pas encore bougé mais semble paré, en me lançant un « Merci » qui n’est pas sans rappeler le « Bonjour » final de Bilbo. J’acquiesce alors de la tête, en penchant un peu mon chapeau vers elle, et je prends congé à mon tour, fier de n’avoir rien brusqué dans cet échange, mais frustré qu’il ne puisse rien donner d’autre et à la fois méfiant face à des modes d’être si farouches et si étrangers aux codes ordinaires que je croyais maitriser.

Je m’émerveille de ce que les sentes chaotiques et la végétation sauvage du Moeraske rejoignent ainsi la périphérie urbaine à la faveur d’une plateforme de transit qui n’est autre qu’un camp gitan qui ouvre et cache à la fois un univers complexe et farouche dont j’avais à peine idée bien qu’il fourmille d’a priori qui m’inondent face à lui. Un camp gitan et le centre du contrôle technique des véhicules automobiles donnent accès aux pentes sauvages du Moeraske et à la périphérie urbaine qui bordent la capitale européenne qu’est Bruxelles, à quelques minutes de l’appartement quelconque où je vis depuis bientôt vingt ans.

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