Clair-obscur (6/4/18)

Je suis levé depuis une heure.

Sur la table de dehors, sur la terrasse, devant le gouffre nocturne de la mer sur laquelle le vent souffle, j’ai préparé de quoi boire : de l’eau, du jus, du coca, un café chaud que je devrais prendre à présent avant qu’il ne refroidisse. J’ai allumé deux petites bougies. La deuxième vient de s’éteindre à l’instant, soufflée par le vent. C’était à prévoir et c’était prévu. Il me tarde de les voir à nouveau danser fébrilement sous les assauts obliques du vent qui vient de l’océan — à moins que le vent ne vienne toujours des terres ? C’est au moins un point commun entre mon ignorance et la pensée : toutes deux sont sans bornes. L’obscurité déjà se délaie. Mais la mer me semble agitée comme jamais. J’entends plus ce matin le bruit des vagues que celui de la pluie, inexistant, ou du vent. Toutefois j’entends aussi une sorte de grondement lointain mais imposant, comme issu des hauteurs du ciel. On dirait quelque orage enroué ou un avion qui trépigne. Au bout du jardin, il y a une lumière qui s’allume puis s’éteint à plusieurs reprises. Après la nouvelle extinction de cet éclairage étrange l’obscurité me semble à nouveau plus épaisse. Près de la villa, il y a de grandes flaques de lumière pâlotte et quelques carrés d’ombre du moins quand une lueur vient du côté qui m’est opposé. Je viens de comprendre d’ailleurs que cette lumière du flanc de la villa et du fond latéral du jardin qui m’est opposé, juste avant la villa suivante du bord de mer, a plusieurs degrés d’intensité. Quand elle s’éteint, et malgré les deux pièces allumées dans la villa, à ma droite, le jardin retourne à l’obscurité sans flaque pâlotte et sans ombre ; celle-ci, qui s’étend à l’infini sur la mer, s’épaissit à nouveau et reprend l’étendue de son règne. Si bien que, comme les poules déréglées par l’éclairage artificiel des agglomérations périurbaines, entre ces sources diverses d’éclairages variables, je ne sais plus très bien ce qu’il en est de l’obscurité et de l’aube qui doit bientôt la pousser. Il me semble à présent que le délayage que j’avais cru constater était l’effet de cette lueur diffuse et spasmodique, à laquelle il serait bon que je cesse de songer, et qui est à nouveau à son degré tamisé (elle a clairement deux positions, faible/forte). La voilà à nouveau éteinte. Cela me rassure de penser qu’il s’agit de l’éclairage automatique du jardin entre les villas. Quelque mouvement la ferait s’allumer. Elle se mettrait en position douce avant de s’éteindre automatiquement. Le problème est qu’elle ne passe pas nécessairement par ces différentes étapes. À présent je constate que le délayage était bel et bien à l’œuvre, et que c’est celui-ci, et non le règne de l’obscurité, que cette lumière fébrile a fini par masquer. Deux trois percées étranges dans la masse nuageuse au loin, au dessus de la barrière de corail, ne laisse plus aucun doute à ce sujet, mais la crudité du phénomène ne frappe que si la lueur invasive est éteinte. À plusieurs endroits, le voile du ciel nocturne est comme troué de grandes formes arrachées sauvagement. L’impression est saisissante, n’en déplaise à cette lumière intruse. Outre l’obscurité qui faiblit et qui découvre des masses d’abord indistinctes (l’eau du lagon, la ligne encore incertaine qui sépare la mer du ciel au niveau de la barrière de corail, la masse sombre de l’ile aux aigrettes), c’est le ciel lui-même qui se révèle comme un tissu troué ou une forêt mal défrichée, clairsemée. Des lumières se font voir du côté de la cité. On pourrait presque croire qu’il y a de ce côté (sur mon flanc gauche, vers l’arrière, avant l’ile aux Aigrettes) une ville importante. À moins que ce ne soit que l’hôtel de Preskil et sa luxueuse presqu’ile. L’ile aux Aigrettes a presque complètement acquis sa forme et son identité fixe qui lui permettent de faire bonne figure à la lumière du jour, comme quelques bateaux dans la baie, à quelques mètres de moi. Si cette lumière compulsive n’est pas automatique, je dois imaginer qu’elle est le reflet d’une agitation humaine, et c’est toute une violence relationnelle et la fébrilité affective des individus qui s’écoulent alors et s’infiltrent dans ma solitude préalbique comme cette lumière qui se déverse dans l’obscurité de la plage. Au loin le ciel se déchire toujours davantage, c’est un spectacle dramatique. L’agitation de la mer, d’autres fois proches de la furie, le vent qui fait bruire les feuillages des palmiers près de moi et l’opéra quotidien de l’aube qui émerge ont quelque effet mystérieusement apaisant ou grandiose quand il pousse jusqu’à l’inquiétude, tout à l’inverse des marées humaines que j’imagine à la faveur de cette alternance lumineuse compulsive.

Décidément le jour se lève résolument. L’espace sans couleur et sans lumière est passé continument du noir au bleu, avec quelques trouées d’un bleu clair rompant la lente dégradation lumineuse, mais à présent, il y a dans cette trouée plus basse quelque touche orangée, et rosée, venu d’une masse inférieure nuageuse qui lui fait comme une demi-coulisse dont surgirait progressivement cette coulée verticale qui s’étale ensuite en un jaunissement de plus en plus pâle rejoignant le bleu du ciel. La couleur s’étend comme si elle avait vocation à cerner la baie ou le cercle de l’horizon, et la masse nuageuse lui cède du terrain, dans une dynamique divine que des millénaires n’ont jamais érodée.

Je voulais écrire ce matin « Pepys, à nous deux ! » mais le spectacle du monde m’en empêche.

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