Péremption (9/4/18)

Aucun vent ce matin ne menace la quiétude des bougies dont la flammèche se contente de balancer lentement. En revanche, il y a toujours cette rumeur au loin. Je sais à présent ce qu’elle est, cela me revient soudain, maintenant que j’ai pu le voir hier et avant-hier matin dans mes randonnées sur la plage : c’est le rouleau des vagues, là-bas, à moins d’un kilomètre, qui se brise continuellement sur la barrière de corail, inlassablement, comme Sisyphe et son roc.

En les contemplant dans leurs formes et leurs mouvements changeants et souvent trompeurs, dans l’illusion fantasmagorique de leur énorme masse soudain sans substance, j’ai compris, il y a quelques jours, qu’il avait suffi d’observer les nuages pour donner une « forme » (elle-même informe et polymorphe) au monde spirituel. À présent, je réalise qu’il a suffi d’observer le mouvement ininterrompu des vagues, l’alternance sempiternelle du flux et du reflux, la gloire obscure incomparable du ressac, qu’il a suffi à l’homme contemplant la mer de s’abimer dans le déroulement infini de sa lame pour concevoir les châtiments divins incarnant la terreur dans la sombre beauté des supplices de Tantale, Sisyphe ou Prométhée, eux-mêmes à l’image du recommencement perpétuel de toute l’humanité.

Pointe d'Esny (8 avril 2018)
Pointe d’Esny (8 avril 2018)

Ces malédictions, ces blasphèmes, ces plaintes,
Ces extases, ces cris, ces pleurs, ces Te Deum,
Sont un écho redit par mille labyrinthes ;
C’est pour les cœurs mortels un divin opium !

C’est un cri répété par mille sentinelles,
Un ordre renvoyé par mille porte-voix ;
C’est un phare allumé sur mille citadelles,
Un appel de chasseurs perdus dans les grands bois !

Car c’est vraiment, Seigneur, le meilleur témoignage
Que nous puissions donner de notre dignité
Que cet ardent sanglot qui roule d’âge en âge
Et vient mourir au bord de votre éternité !

Quant à nous, pauvres individus, notre temps de vie limité suffit à nous user. Nous sommes notre propre nocivité. Sous les coups répétés du temps qui nous érode, nous observons nos corps qui se disloquent. Plus que l’usage des matières premières, c’est la décomposition qui est le principe même de sortie. Toutefois ce petit jeu précaire d’érosion et de dislocation pourrait encore durer longtemps — pas assez néanmoins pour atteindre le niveau d’un supplice digne des Anciens.

Avec l’âge, il faut que je sente le monde en moi et me dissolve en lui. Le monde est ma seule issue.

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