Psychologie de l’intention et indifférence du monde (13/4/18)

La coulée de lumière dorée fend le rideau opaque des nuages, progressivement. Le coton nébuleux se dissout lentement, cédant sous la lumière qui le pousse et en souligne les contours, consumé par l’or incandescent du nouveau jour qui monte. La lente et irrésistible ascension du soleil sur ce monde et son spectacle sur la mer ridée du lagon, dont chaque pli se fait le réceptacle lumineux, irradiant à son tour de sa faible portion de lumière, se répètent à l’envi sur le flot alentour qui s’illumine un instant d’un seul jet.

Une cloche tinte au loin, d’un son métallique un peu creux, comme si elle venait de la mer, de son horizon mystérieux. Ce n’est peut-être que le bruit des gréements d’un navire proche, qui s’entrechoquent sous le tangage auquel le soumet le courant fluctuant du matin. Le son parait cependant plus méthodique et ses intervalles plus irréguliers que s’il s’était agi du vent. On y reconnait ce mélange d’arbitrarité et de rationalité qui caractérise un bruit ou un mouvement humain. Même impression un peu plus tôt, ce matin, juste avant le lever du jour, en observant un mouvement furtif, au loin, d’une petite forme noire, détachée par son mouvement sur le brise-lame de pierres volcaniques également noires, et sur l’arrière-fond maritime bleuté. De loin, la petite taille et le côté informe de la silhouette plaidaient pour quelque animal farouche, mais ce n’était pas ce mouvement fluide et entier, qu’il hésite ou qu’il fuse, qu’on peut dire naturel ; c’était quelque chose de plus étrange et familier (unheimlich), incongru et déchiffrable là où la nature est évidente et opaque — quelque chose d’humain. Non que ce mouvement m’ait intéressé plus que de raison au-delà de l’indication essentielle qu’il pouvait fournir — est-on seul avec le monde ou y a-t-il quelque autre, c’est-à-dire quelque « frère humain » dans toute sa présence embarrassante et pataude ? —, mais je reste fasciné par l’intentionalité dans la forme. C’est celle que j’interrogeais il y a peu, quand mon séjour ici était encore neuf, à propos de l’éclairage artificiel sur la pelouse dans l’obscurité nocturne, à l’autre extrémité du non-humain (la nature — entendre moins l’homme ; la machine — entendre autonome) : était-ce quelque automatisme régulé ou devais-je y voir quelque intentionalité humaine — et son agitation caractéristique, son désordre d’affect, le sable mouvant de ses projets et de ses attentes ? C’est la grande réussite de Danse avec les loups qui me parle encore : les Indiens, ou du moins certains (les sioux), sont dans la nature ; les nouveaux Américains sont contre-nature ; et cette différence est sensible dans les gestes, les postures, l’attitude, les paroles, le mouvement, l’attente. Non qu’il n’y ait d’ailleurs de la lâcheté et de l’envie du côté sioux, de l’héroïsme et de la grandeur désintéressée du côté yankee ; mais les premiers demeurent naturels ; les seconds doivent traverser des habits d’emprunt, criards eu égard à l’évidence des corps ; modelant dans sa taxinomie l’évènementialité du cours des choses. C’est aussi ce que j’aimais dans Psychothérapie d’un Indien des plaines, même si l’Indien était en peine et que Devereux, produit de culture par excellence, volait à son secours — ce n’était pas, grâce à la personnalité excentrique de Devereux, sans un échange de rôles où l’indianité informait la psychanalyse, et celle-ci, avant une éventuelle reprise finale toujours catastrophique, lui laissait enfin libre cours. Devereux avait atteint ce point de la culture où celle-ci retrouve son inverse, son en deçà, son au-delà — qui la rachète et la sauve.

50608
© Prayer to the Great Mystery (Slow Bull), Edward Sheriff Curtis (Library of Congress, United States of America, 1907)
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