La France mondiale (15/7/18)

Il n’y a prétention qu’à se croire meilleur que l’on est ou meilleur que les autres quand on n’a rien prouvé et que rien ne le prouve — quand on pense être le meilleur à juste titre, ce n’est pas de la prétention, c’est de l’orgueil ; ce n’est guère plus agréable pour ceux qui le souffrent, mais c’est moins répréhensible sous peine, pour le plaignant, de sombrer dans la mauvaise foi.

Dans une vingtaine de minutes, la France (4-2 contre la Croatie) sera championne du monde de football pour la deuxième fois. On entendra longtemps et souvent leur insupportable cocorico, mais il sera légitime et il faudra le souffrir avec respect, et non sans admiration pour la dizaine de jeunes coqs dont tout un peuple s’attribuera le mérite par procuration — ce qui est le cœur d’une irréductible prétention systémique, mais qu’on ne peut dénoncer qu’à s’extraire entièrement du jeu car elle est celle de tous ; autrement dit : la seule façon d’échapper au premier Français venu qui s’en gargariserait réside dans une critique généralisée de la prééminence mondiale du football, qu’on serait peu à même de mener de bonne foi, sur ce point à tout le moins, après avoir suivi passionnément le mondial en contribuant modestement à l’espérance massive du peuple belge — d’ailleurs, mieux vaut ce rituel ludique, ses emphases, ses excès, ses coulisses sordides et son ridicule grotesque (vingt-deux types en maillot qui courent devant une balle pour le plaisir de plusieurs milliers voire millions de personnes) que l’ancien patriotisme dont la gloire pathétique se réglait dans le sang et les membres coupés sur une terre désolée par le pilonnage de l’artillerie lourde. L’insuccès des deux dernières guerres mondiales vient de la suprématie technique qui marque la fin de l’âge des héros. On ne se consolera pas de la disparition de l’héroïsme par la glorification des compétitions sportives internationales mais l’ivresse sordide des corps éclatés dans des luttes absurdes suscitées par quelques spéculations bureaucratiques lointaines vaut bien d’être supplantée par le star système et le show business médiatiquement répercuté aux quatre coins du globe des « héros » de la FIFA. Un tel antagonisme n’est toutefois qu’une simplification caricaturale d’un embrouillamini infiniment plus complexe aux strates multiples, aux corrélations illimitées, que je renonce, au moins provisoirement, à penser.

Ce qui est étrange et à quoi je devrais me tenir ici est mon acceptation consensuelle des analyses critiques de l’institution mondialisée du football, voire du sport, mon désintérêt général pour le plaisir que tant d’acteurs et de spectateurs y trouvent, puis mon implication relativement passionnelle, suffisamment du moins, lors d’une occasion clé comme un mondial quadriennal dans lequel notre petit pays s’illustre (troisième place), ensemble paradoxal de rapports qui n’est pas sans rappeler l’agnostique de fait s’émouvant de la cérémonie d’un baptême, d’un mariage ou d’un enterrement.

Les bandes bleues qui encadrent le terrain sont marquées, à répétition, du label de Visa ; d’autres, rouges, de Coca-cola — et ainsi de suite. On sait la détérioration mondiale dont une multinationale comme Coca-cola se rend responsable, ou même simplement, le poison que constitue cette fascinante boisson, l’uniformisation qu’elle incarne, la dénaturation de la féérie qu’elle n’hésite pas à piller ou à envahir ; et Visa est au cœur même de la financiarisation du monde, désastre global qui s’est cristallisé dramatiquement lors du blocage de paiement des dons de WikiLeaks par Visa et MasterCard. On sait aussi les enfants des favelas et de la savane, de la brousse, des villages perdus du continent perdu de l’Afrique, qui rêvent de gloire mondiale en jouant avec une simple balle et quelques piquets de bois, quelques dessins à la craie ou tracés à la pierre noire sur une terre rouge et sèche. Timbuktu.

p06dttgl
« Pogba curler gives France two-goal lead » (BBC)

La France est à présent championne du monde de football pour la deuxième fois. Plusieurs de ses meilleurs joueurs et des buteurs du jour sont de grands jeunes hommes d’Afrique noire, dont le sourire à dents blanches laisse éclater la liesse de la victoire sur leurs visages éprouvés et rayonnants. Il y a le temps de l’expérience, le temps du spectacle et le temps de la critique. L’un n’empêche pas d’autres.

Publicités

2 réflexions au sujet de « La France mondiale (15/7/18) »

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s