Paterson (4/1/17)

Ce qui est remarquable avec Paterson, le dernier Jarmusch, c’est qu’il offre la forme rare d’un huis clos dans une ville entière, la ville de Paterson (New Jersey), qui se constitue d’une sorte de road-movie bloqué, en pleine redondance cyclique, puisque on suit le héros dans la quotidienneté cyclique des jours de la semaine qui découpent le film, avec lever, départ au boulot, retour chez soi (boite aux lettres à redresser que quelque plaisantin semble s’amuser à pencher chaque jour), délire de sa femme-artiste, et surtout puisque on le suit dans sa profession qui est d’être un chauffeur de bus de Paterson, donc toujours en route, toujours en chemin, mais toujours dans le même circuit fermé, ce qui nous fait découvrir chaque fois tel angle de vue, tel angle de rue, tel angle de mur, de la même ville, dans une circularité encore redoublée par le fait que le héros se prénomme lui-même Paterson. Que ce héros soit en outre un poète à la petite semaine permet d’exalter la banalité d’une ville quelconque qui a déjà produit d’autres poètes, à savoir Allan Ginsberg et surtout l’idole du héros, souffrant lui-même de redondance cyclique, William Carlos Williams, et non comme semblait le croire sa petite amie, à moins qu’elle n’ait effectivement voulu plaisanter, Carlos William Carlos. Cette poésie du banal et du quotidien permet aussi d’en souligner l’évènementialité permanente puisque chaque jour apporte, en même temps que ses répétitions, son lot de petits évènements extraordinaires. L’obsession visuelle de sa compagne pour l’alternance de noir & blanc, jusque dans les cupcakes qu’elle vend au marché du samedi, renforce le subtil composé de redondance, de rétrécissement et d’exaltation artistique qui fait le cœur de l’œuvre.

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Il n’empêche que ce film délicat, subtil, poétique manque singulièrement à mes yeux d’énergie, d’intensité, de densité et/ou d’électricité. Tout y est plat et absorbé comme un coup sans conviction sur le coussin mou d’une vie sans histoire. Bien qu’il se meuve subtilement dans une zone indécise qui ne verse jamais ni dans la critique sociale ni dans le mièvre, il se déroule placide comme Nellie alias Marvin, le chien campé, dans une performance remarquable, entre Paterson et sa compagne et à la mémoire duquel le film est dédié ; il s’écoule comme un long fleuve tranquille malgré les inévitables emportements provisoires et cahots du chemin qui font que le bus vacille, s’arrête parfois même, en panne, mais reprend le lendemain. Toute irruption tragique n’est qu’une illusion de tragédie (Paterson évite héroïquement l’apparent suicide d’un pauvre diable qui maniait un revolver… en plastique), même le plus tragique (la perte de son carnet de poésie qu’il emporte partout) n’est qu’anecdotique, parce que tout est redoublé et que tout peut recommencer. C’est un peu le mouvement perpétuel qui ne serait qu’un mouvement immobile ou un mouvement illusoire, sans tension contemplative, sans élan véritable, sans souffle, sans grandeur, et nonobstant déambulatoire.

Paterson

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