Le temps du bilan (4/10/18)

Chaque année, il arrive, de temps à autre, qu’un élève demande au milieu d’un cours : « Mais à quoi ça sert, monsieur ? » La question, que les circonstances minutieuses et ponctuées de telle leçon donnée n’empêche jamais de paraitre, dans son surgissement pourtant familier, absolue et urgente, n’est pas à prendre à la légère et il me semble toujours délicat d’y répondre — soit qu’une brume opaque couvre au regard de l’interpellé les tenants et aboutissants de son apprentissage, surtout quand il est subitement confronté à cette interpellation sans appel comme le voyageur qui, après s’être égaré dans quelque défilé, se retrouve soudain petit, insignifiant dans l’impasse où le voilà entouré d’immenses rochers qui lui barrent à présent la route ; soit que la réponse apparaisse au contraire clairement mais que l’écheveau de sa complexité dissuade d’entreprendre sur-le-champ un tel démêlage d’autant que la situation exige une forme brève à peine plus longue et non moins saisissante qu’un haïku tandis qu’il y faudrait la prose ouverte et déliée d’une conversation de plusieurs heures à bâtons rompus ; soit enfin que la réponse à la question apparaisse providentiellement brève et claire mais qu’on doute sincèrement que celui qui l’a posée partage un tant soit peu les valeurs qu’elle suppose pour être comprise par le fait même qu’il ait pu la poser. Quoi qu’il en soit j’éprouve chaque fois en ce moment-là un malaise étrange, aux contours mal définis, dont cet embarras à répondre n’est qu’un symptôme secondaire : il me semble soudain que l’interpellation qui m’a été lancée ne fait que couvrir un problème plus fondamental, qui nous renverrait dos à dos, mon inquisiteur et moi, dans la même gêne face à une question autrement plus grave encore. Sait-il seulement, cet élève qui à cet instant m’interroge, à quoi lui sert de vivre ? Le sais-je, moi ? Sais-je même plus globalement et indépendamment de ma petite personne à quoi sert de vivre ? Devant ce gouffre subit qui s’est ouvert irrésistiblement sous le coup d’une petite faille d’abord apparemment sans conséquence, routinière et anodine, je sens que le sol vacille et que nous sommes désormais tous plongés dans la même pénombre indécise quant à notre finitude. Alors comme une éclaircie où le ciel semble relâcher sa précédente fureur, tout aussi mystérieusement pour les enfants perdus que nous sommes qu’au moment de son premier mouvement d’humeur, une pensée se lève, grandit, m’enveloppe, me rassérène et me réconforte, celle que parmi l’immense cohorte de ceux qui nous ont précédés ou de ceux qui vaille que vaille nous accompagnent encore et qui furent plongés dans le même embarras croissant quant à savoir quelle réponse brandir devant l’abysse en extension, cette incertitude fondamentale n’en a empêché aucun de vivre et d’aller son petit bonhomme de chemin patiemment, cahin-caha, jusqu’au terme de son entrain. Rassuré comme quand le jour levé a dissipé les derniers lambeaux de quelque brume où semblaient s’animer et se préciser peu à peu une malignité fantomale dont j’aurais été spécifiquement la cible, je souffle en songe la chandelle de ma mansarde qui n’est plus d’aucune utilité maintenant que le jour y filtre, et je saisis d’un geste preste la copie piteusement lacunaire de cet élève dont la question reste en suspens tandis que j’esquisse un petit sourire en coin en levant les yeux au ciel : « Ah, ça ! Pas à glaner des points pour le prochain bulletin, semble-t-il. »

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© École Massillon vers 1948.
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