Amok (19/3/18)

Formation « Amok » à l’école. Un policier de 36 ans, E., dont on n’apprend que bien plus tard le prénom qu’il dévoile malgré lui après avoir fait passer sa carte de police pour nous montrer comment identifier un véritable représentant de l’ordre, à savoir Y. E., d’origine turque autant que Verviétois (ou presque — j’ai oublié le nom de la localité exacte évoquée aussi fugacement que fièrement), entreprend de nous expliquer comment faire face à une attaque de type « Amok », c’est-à-dire une attaque dans laquelle l’auteur (ou les auteurs) frappe dans un lieu déterminé, choisi et connu de lui, où il se déplace librement, avec pour unique objectif de tuer le plus grand nombre d’individus qu’il croise et sans souci d’auto-préservation. Le terme malais, évoquant une « rage incontrôlable » et renvoyant à une arme blanche traditionnelle terrifiante, employée par certains tueurs suivant le même type de procédé, permet d’associer une fusillade comme Colombine aux attaques de Breivik ou aux attentats du Bataclan et des terrasses de Paris, en passant par le tueur de Termonde ou celui de la place Saint-Lambert, dans un catalogue du pire dont le critérium minimaliste quant au modus operandi, destiné à identifier rapidement la situation pour déterminer l’intervention ad hoc des forces de l’ordre, permet de décaper, dans un modèle opératoire guidé par l’efficacité, la surenchère médiatique et les revendications idéologiques qui s’attachent aux « loups solitaires » et aux extrémistes de tous bords. Les voilà renvoyés dos à dos par une tekhnè qui vise à les contrer en s’attachant à sauver le plus grand nombre de vies possibles (si le cas se présente, celle de l’assaillant également, dans une parfaite indiscrimination juridique de la hiérarchie des soins à prodiguer selon le degré de dommages subis par les blessés, une fois le lieu de l’attaque sécurisé).

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© New Straits Times

Bien que reposant sur un agenda paranoïaque en situation idéologique de crise et prodiguée par un policier correspondant parfaitement aux stéréotypes de l’hypercorrectisme et de la naïveté théorique qu’on prête volontiers à la profession, bien qu’entièrement axée sur une situation d’attaque à l’école dont la probabilité est infiniment faible comparée, par exemple, au manque de motivation des élèves ou à l’indiscipline diffuse des classes, cette formation rapidement très physique, où l’on a couru pour fuir les lieux de l’attaque jusqu’à la rue sans être fauché par une balle, où l’on s’est caché derrière les bancs et sous les fenêtres à rideaux tirés, et où l’on a criblé de projectiles, désarmé, frappé et plaqué au sol l’un de nos collègues en combinaison jouant le terroriste, m’a stimulé à la fois bien au-delà du type d’attaque envisagée dans l’école et bien au-delà de l’enceinte scolaire. Dans la démarche aussi simple qu’efficace qu’il convient d’adopter face à une attaque aussi radicale, à savoir RUN-HIDE-FIGHT/DEFEND (le second comme euphémisme du premier directement importé du deuxième amendement de la Constitution américaine), j’ai été séduit par la dissolution silencieuse du rôle de la victime qui n’avait pas même droit de cité, et donc sans même qu’il ait été nécessaire de le remettre en cause (comme s’il s’agissait simplement d’un autre temps : on est victime quand il est trop tard pour résister), et par la maitrise physique de ce policier dont la présence pleine, sereine, saine supplantait le charisme pourtant important qui nous l’avait fait apprécier dans sa première partie théorique naïve mais efficiente, avant qu’il nous entraine d’une main experte et sûre dans ses exercices musclés. J’ai vu là comme une réconciliation du corps, du langage et de la pensée, de la pratique enseignante et de l’instinct de survie. J’ai vu là comme des modalités d’être qui pouvaient se nourrir d’un esprit décisionnel sans circonlocutions quand l’esprit accepte de faire confiance au corps. Une simple manifestation, une agression physique en rue, le vol dont j’ai été la cible (plutôt que la victime) à Saint-Guidon il y a deux ans, tout cela m’apparait aujourd’hui sous une nouvelle lumière. Je m’étais résigné à faire dépendre mon corps de l’aventure de ma pensée et à endosser le rôle subalterne du retrait, de la passivité et finalement de la victime dans une situation de confrontation physique violente et de danger immédiat. Je retrouve à présent sous sa forme la plus concrète et la plus spécifique l’esprit martial le plus pur, réveillé par le scénario radical de l’attaque d’un tueur fou s’introduisant dans une école pour tuer à vue jusqu’à sa propre fin. Contrairement aux discours enflés des uns et des autres, le pragmatisme de Y. ne m’a poussé à aucun renoncement éthique, à aucune défaite de la pensée, en encourageant exclusivement la sortie d’une situation mortelle, fût-ce in fine et in extremis par le combat, dont il a montré la potentialité, y compris dans un déséquilibre de moyens extraordinaires. L’intifada d’un groupe apeuré armé de frotteurs et de chaises peut surmonter le soldat de la mort doté d’un fusil à pompe pour peu qu’on l’empêche au plus vite de l’utiliser. Dût-on trouver la mort dans la tentative, on a encore devant soi et dans cette dernière extrémité une toute autre perspective que la panique, le geste désespéré et la supplication vaine devant le bourreau qui règne en maitre le temps de semer la mort sur le plus large territoire possible au sein du lieu confiné qu’il s’est fixé. Entre une aventure de la pensée et le geste qui sauve de l’instinct de survie, je retrouve le même pont que toujours : le vide de l’esprit, la clarté du geste dans la présence du corps.

Il me semble qu’enseigner dans des classes du secondaire n’est rien d’autre qu’une alternance dynamique entre ces deux pôles magnétiques qui délimitent un champ d’énergie qu’il faut à tout prix maintenir pour que jaillisse continument l’étincelle du savoir et de l’échange.

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