En vol (1/4/18)

En vol entre Francfort et Maurice. Je ne sais pas vraiment par où commencer, sans parler du fait que les conditions ne sont tout de même guère optimales — ce à quoi j’aurais dû songer — mais je pense qu’on préfère toujours s’aveugler. Il y a quelque chose de palpitant dans le fait d’œuvrer en avion, quelque part dans un ciel atmosphérique sans nuage et bientôt nocturne entre l’Allemagne et l’Afrique, mais il y a aussi la foule et l’encaquement, à n’en plus finir. Il faudrait toujours voyager en Business Class — eussé-je l’argent nécessaire.

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Si seulement il y avait un tant soit peu d’obscurité, mais c’est cet éclairage de clinique, cette lumière blanche et crue de partout, cet artifice de la transparence. Je suis obligé d’assombrir la luminosité de mon écran pour composer un semblant de parade.

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© Les tribulations d’une ancienne hôtesse de l’air

Les hôtesses m’évoquent très exactement des prostituées. Je ne veux pas dénigrer ainsi leur fonction et j’aimerais mieux, à tout prendre, valoriser celle des femmes publiques, toujours est-il que les unes et les autres me semblent travailler fondamentalement selon les mêmes principes ; les différences entre elles ne me semblent que de degré et conjoncturelles, même si l’on peut comprendre qu’un champion de handball trouve inconcevable de devenir un jour un dieu du stade. Elles semblent entièrement au service du client, ont son bien-être et son plaisir en charge, lui apportent un rafraichissement, le nourrissent, sont là pour ses demandes ou ses besoins ; elles sont fondamentalement dans l’échange et la relation, mais c’est un échange à sens unique dont le client est le seul récipiendaire, qui s’échange contre leur rémunération (les clients ont payé et elles ont un salaire), ce qui conditionne en même temps le fait même que cet échange n’a lieu que dans les conditions contractuelles de la rémunération ; c’est un service individualisé, centré sur le bien-être et le confort du client, mais qui exclut d’emblée et comme nécessairement — d’autant plus clairement que le fantasme attaché à une telle position de service, nécessairement incarnée au mieux par une présence charmante, jeune et féminine, est grand — toute possibilité d’une relation authentique, aussi brève et innocente soit-elle. Or ce n’est pas seulement le hors-champ ou même le contre-champ qui est ainsi délimité, c’est tout ce qui entre dans le cadre qui est conditionné par là : le moindre geste, regard, sourire, le moindre énoncé surtout, la moindre proximité, tous étant nécessairement présents et multiples, est conditionné par une dépersonnalisation d’autant plus compliquée qu’elle doit en même temps faire illusion sur le soin de la personne. Autrement dit, c’est l’idéal même de la personne : une personnalisation désingularisée, hors de tout évènement possible, uniquement dans le protocole. Certes, et cela devrait concilier à cette thèse ceux que le rapprochement quelque peu brutal entre une pute et une hôtesse refroidit, on pourrait tout aussi bien rapprocher l’hôtesse de l’infirmière et l’infirmière de la prostituée ; ce ne serait assurément pas sans fondements ni sans similarités éclairantes ; toutefois, il y a deux principes concomitants et inverses qui empêchent tout rapprochement aussi stricts qu’entre la pute et l’hôtesse : l’infirmière intervient à partir d’un manque dans une logique compensatoire qui vise à réparer un tort subi antérieurement ; elle le fait au sein d’un service à connotation publique ou sociale qui n’a pas la même vocation commerciale qu’une grande compagnie aérienne — ou qu’un groupe mafieux de maquereaux véreux. On m’objectera qu’au fond le client de la prostituée est aussi dans une logique compensatoire et que celle-ci n’a pas moins vocation à réparer un tort antérieur à la rencontre. D’autre part, on pourrait soutenir la proximité entre l’hôtesse et l’infirmière sur base de l’investissement fantasmatique très similaire des deux fonctions qui n’a forcément pas la même valeur s’agissant d’une prostituée qui donne son corps dans l’échange établi. Toutefois il est essentiel de considérer d’abord que la vérité psychologique n’est pas ici en cause : la logique de compensation-réparation est celle qui préside à la mise en scène et à l’échange contractuel dans le cadre de la clinique ; ce n’est pas du tout celle que met en scène les services qu’offre la prostituée ; au contraire ; à ce compte, le plus vieux métier du monde devrait fermer boutique.

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© Les tribulations d’une ancienne hôtesse de l’air

Quant à l’investissement fantasmatique, c’est un véritable rapprochement, et ce n’est pas le seul. La mise en case de toute place attribuée, les procédures de sécurité et de circulation, la rationalisation alimentaire méticuleusement calibrée et mesquine, tout cela rapproche l’avion de la clinique, infiniment plus que du trottoir. Mais si malgré ces points communs essentiels dans l’institutionnalisation des lieux de l’activité et de ses protocoles, il m’importe d’abord de rapprocher la pute de l’hôtesse, c’est du point de vue de l’échange et des manières d’être ; et là, la combinatoire bien-être + profit (pute, hôtesse) vs réparation + service public (ou « devoir ») est parfaitement couverte par l’opposition entre client et patient. L’hôtesse et la pute prennent soin de leur clients ; l’infirmière de ses patients. Or malgré précisément l’étroite similitude des protocoles d’occupation de l’espace et de circulation entre l’aéronautique et la clinique, la relation du patient à l’infirmière reste infiniment plus libre que celle du client à la prostituée ou à l’hôtesse. Il se peut qu’il n’y ait pas statistiquement plus de relations non standardisées à l’infirmière ; et aussi qu’individuellement un client parvienne à une relation plus satisfaisante que celle qu’a pu obtenir un patient ; il n’empêche qu’en droit la relation est toute autre et ce n’est pas qu’une question de potentiel : c’est une délimitation du champ effectif de l’échange que l’on perçoit à tout moment ; l’horizon n’est pas le même, l’axe n’est pas le même ; c’est une scène où l’on respire mieux et où l’on est plus mobile, malgré l’importance des protocoles de standardisation à l’œuvre, malgré l’encagement corporel, malgré la vulnérabilité à la base de l’échange compensatoire. On pensera infiniment plus à revenir, plus tard, bien après l’interaction quelle qu’ait été sa durée, pour remercier une infirmière, qu’une hôtesse ou une prostituée. Or ce n’est pas dans les faits parce qu’elle a eu une influence réparatrice — car qui croit que le bien-être ne peut pas égaler, en ressources et en relance, les bienfaits de la guérison ? C’est parce qu’il y a pu y avoir un échange réel, au sein duquel on a pu reconnaitre, car c’est là que commence la gratitude, que telle infirmière dans tel échange avec tel patient a été au-delà de ce qui relevait de son rôle, qu’elle a donné plus et mieux, et qu’il s’est passé d’autres choses ; ce qui est pratiquement rendu impossible dans la prostitution et l’hospitalité aéronautique, voire mieux qu’impossible : invisible, imperceptible et pis encore : indifférent, sans effet, sauf à sortir pour de bon de son rôle — ce qui est une autre histoire. Or le scandale de cette comparaison, c’est que, là où on n’a pas encore osé standardiser jusqu’aux paroles échangées dans une relation de service de type compensatoire (domaine médical et thérapeutique) ou didactique, on a en revanche considéré, et éprouvé, car aucune idéologie ne passe si l’épreuve des faits n’est pas d’abord là pour la corroborer avec la complicité de tout un chacun, que le plaisir, ou le bien-être, ou le confort, entièrement solubles dans la consommation, pouvaient faire l’objet des mêmes protocoles de production et de régulation que toute autre marchandise, et qu’il n’y avait pas plus d’inconvénient à modaliser des manières d’être, de parler, de regarder, de sourire, de bouger, que les composants alimentaires d’une barquette de repas calibrée et reproduite en plusieurs centaines d’exemplaires par trajet (soit en plusieurs centaines de milliers voire en plusieurs millions d’exemplaires).

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© Air-journal

S’agissant de calibre, je me demande selon quelles modalités sont traités les excréments des passagers qui composent ce vol. Il y a 45 rangées de sièges dans ce Boeing (Airbus) de la Lufthansa et 7 places par rangées ; si elles sont toutes aussi fournies, cela fait 315 places plus l’équipage. Toutefois, les premières classes ont peut-être des rangées moins pourvues. Disons qu’il y a ici 300 personnes qui défèquent à tour de rôle. Qu’en est-il de ces excréments ? Je suppose qu’ils ne sont pas jetés dans l’atmosphère comme ils le sont peut-être sur les voies de chemins de fer ou dans le sillage d’un navire — à moins que ce ne soit aussi un mythe — ou à moins que ce ne soit aussi le cas ? Mais s’il y a un réservoir chargé de contenir les excréments de 300 personnes pendant une dizaine d’heures de vol, comment ce container est-il géré ? Qui en a calculé la capacité ? Convient-elle à chaque fois ? Qui se charge de le décharger et selon quelle procédure ? Quelle quantité de merde pour chacun des centaines de milliers de vols au long court journaliers dans le monde ?

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© Rawai
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