Objet roulant non identifié (23/1/19)

Deuxième jour de neige. Magie comme d’un monde en sursis. La neige d’aujourd’hui semble être un privilège, le dernier écho d’un monde solennel et ancien. Il faudrait que j’en perçoive dans quelque fragment étendu d’au-delà de la ville toute la majesté, la superbe, dont l’évidence s’impose sans nuance — Ô blancheur à laquelle j’aspire ! Tout notre petit monde urbain rehaussé. L’intrusion d’un réel inaccessible dans nos agencements contrôlés. Les employés de ce matin devant la gare qui jetaient le sel à pleines mains. Combien de poignées, combien de chemins, d’où vient tout ce sel dont le cristal dru résiste à ceux de l’hiver, puis que devient-il ? Il vainc l’hiver qui nous enlise, immobilise toutes nos belles machineries, seulement pour mourir écrasé sous nos pneus et nos pas ? Premier jour d’Assunta, la nouvelle Polo enfin « acquise ». Curiosité de découvrir la voiture comme un nouvel objet, radicalement étranger et insolite pour moi. Je n’ai jamais cessé d’en louer à chaque séjour estival, mais ce n’est que la seconde que j’achète et la première, Brigitte, une Citroën de douze ans d’âge qu’on a gardée deux ans, n’avait couté qu’une bouchée de pain et semblait nous être échue par hasard. Cette fois c’est un achat neuf décidé, couteux, que je dois pour la première fois m’approprier. Mais peut-on s’approprier une telle chose ? Je suis sidéré par la standardisation rigoureuse de cet objet de luxe, de pointe, individuel, lieu de tant d’investissements et pourtant résolument impersonnel et sans âme. J’ai l’impression d’avoir un bien public en usufruit et d’être contraint d’en être seul responsable. Ces idiots utiles — et néanmoins charmants — du Garage B. m’ont encore félicité, la voiture était enrubannée d’un gros ruban rouge au-dessus d’une housse bleue conventionnelle. Cérémonial touchant dans sa grossière naïveté et sa solennité pataude. Voilà le monde sans sacré. Et néanmoins il me semble que cette voiture, désormais Assunta, pourrait être le lieu de quelque chose. Tout bon destrier doit avoir un nom. Pourtant ce véhicule individuellement assigné, au point que j’ai l’impression d’être moi-même assigné à résidence en y étant attaché comme à un boulet, est aussi peu individualisé et individualisant qu’un objet purement fonctionnel. Comment, dans ces conditions, est-il même possible de choisir une voiture ordinaire parmi l’offre standard qui en est proposée ? Ces couleurs unies, ces options formatées, cet habitacle froid et sinistre, cette esthétique utilitaire. La moindre publicité vante la beauté d’une voiture comme d’un objet solitaire, comme si elle ne sortait pas en bandes uniformes, en troupeau, dans le morne ennui du trafic, la longue enfilade sordide des trottoirs. Et pourtant il faudra bien habiter cet habitacle. Peut-on le peupler ? Comment y peut-on penser ? Qu’y peut-on sentir ? Qu’y peut-on vivre sans ignorer son entourage par-delà la carcasse, sans le défigurer et sans s’y encastrer ?

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© Mr. Bliss, J.R.R. Tolkien

Comment peut-on évoluer dans le monde au sein d’une voiture comme si c’était l’extension d’un corps ? À quelle réalité étendue peut prétendre un homme lors même que la voiture est déjà un tel obstacle, un tel scaphandre ? Peut-être faudrait-il précisément en user comme le scaphandrier ou le cosmonaute de sa combinaison. Une simple enveloppe, une carapace, pour explorer un monde autrement inaccessible. Lieu de toutes les contradictions. Station claustrophobe et source du mouvement. Vecteur de liberté et rail uniforme. Équipement hautement individuel et conformité fonctionnelle. Paroxysme du capitalisme destructeur en même temps que du danger le plus stupide et levier d’émancipation personnelle. Objet isolant et machine collective, dans le flux du trafic ou dans son équipage, dans la circulation des lieux et des individus. Quelles relations y peut-on tisser ? Une des formules fétiches de mon vendeur s’agissant du contrôle technique à échéances fixes ou de la date d’entretien signalée par l’écran de contrôle de l’habitacle : « Ils savent cela mieux que nous ». Qu’est-ce que la voiture sait mieux que moi et quelle marge de manœuvre me laisse-t-elle ? Que peut-on combiner ensemble ? Y a-t-il encore une intelligence distribuée, suis-je le capitaine de cette équipée ? Les piétons m’ont soudain paru mieux savoir que moi ce qu’était cette machine et ce qu’il convenait d’en faire, tout en ignorant ma coquille superbement comme un signal contraignant du paysage. Et cependant j’ai été pris d’un soudain désir de courtoisie. Se conduire en voiture comme un piéton. J’aimerais décorer ce triste habitacle comme une chambre ou un bureau — comme une cabane. J’aimerais fleurir sa carrosserie particulièrement bornée. J’aimerais glisser dans les rues comme un vagabond, filer sur l’autoroute comme une mélodie. Cette chariotte du diable le peut-elle ? Il faudrait lui faire des yeux, puis une traine. La maquiller discrètement, sans attirer l’attention. La dévier de son axe. La voiture est-elle déterritorialisable ? Il faudrait pouvoir la donner au passant. Il faudrait tisser avec elle une histoire partagée et ne jamais la croire mienne. Comme une grotte ou un accident du relief. Parvenir à la faire danser, lui faire oublier sa nature et s’oublier avec elle. Traiter une voiture comme un vélo. L’oublier au bord du chemin, la reprendre pour un bout de route. La laisser à ses caprices puis la dompter à ses humeurs, comme une monture. L’emmener sur des chemins imprévus sans qu’elle y soit jamais incongrue, dérangeante, envahissante. Comment faire d’une voiture autre chose qu’une entrave ? En errant ? Introduire dans le GPS des données aléatoires ? Se perdre par satellite ? La faire tourner chèvre, en user comme d’une toupie ? Une voiture qui pourrait devenir un lieu de rencontres. Veuillez attacher votre ceinture de sécurité. N’oubliez pas votre téléphone mobile. On n’est pas sortis de l’auberge.

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7 réflexions au sujet de « Objet roulant non identifié (23/1/19) »

  1. Coucou, c’est moi encore lol, ça fait un bail, j’étais vraiment sous l’eau et dans un rush pas possible maintenant les choses se calment un peu alors je reviens …
    j’espère que tu vas bien depuis le temps … a très vite j’espère

    J'aime

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